Georges Perros aurait eu 100 ans cette année. Pour marquer cet anniversaire, les éditions Le Bruit du temps publient sa correspondance avec l’enseignant et écrivain Pierre Pachet (1937-2016). L’occasion d’approfondir notre connaissance de l’auteur des Papiers collés et de La vie ordinaire, mais aussi de découvrir en Pierre Pachet un interlocuteur « éclairé » et admiratif de celui qui avait choisi Douarnenez comme port d’attache.
Georges Perros (1923-1978) n’a jamais été avare de correspondances. On pense notamment à celles qu’il a entretenues avec Lorand Gaspar, Jean Grenier et Vera Feyder, pour citer celles publiées en 2001 et 2007 par Yves Landrein, créateur des éditions La Part Commune. N’oublions pas non plus les lettres de Perros à Michel Butor publiées en 1983 par les éditions Ubacs (fondées aussi par Yves Landrein)
La correspondance de Perros avec Pierre Pachet trouve son origine dans la collaboration des deux hommes à la revue littéraire Les Cahiers du chemin animée par Georges Lambrichs. Leur premier contact épistolaire date du 29 avril 1968. Pachet s’adresse à Perros avec la timidité et la retenue du cadet. Il lui dit son admiration pour ses écrits et pour ses livres (Perros vient de publier La vie ordinaire chez Gallimard). Pachet, dans cette lettre qui donne le ton de la correspondance à venir, révèle qu’il a saisi d’emblée la personnalité de Perros. Et il le dit dans une forme de balbutiement auquel Perros a du être sensible. « Dans un brouillon, je vous disais que vous me paraissiez semblable (que vous me sembliez pareil) à un qui n’aurait pas de mains pour protéger sa tête des coups, un enterré-vif peut-être… ». La réponse de Perros ne tarda pas : « Heureux de votre mot, qui m’a fait sortir d’une tombe d’enterré-vif ».
C’est le déclic. La première rencontre entre les deux hommes aura lieu au printemps 1969 dans le cadre de la revue : Pierre Pachet a 32 ans, Perros est son aîné de 14 ans. Les deux hommes vont s’apprivoiser (disons plutôt que Perros, dans un premier temps, se laisse apprivoiser). Pachet sera le plus souvent « à la manœuvre » mais Perros ne desserrera jamais cette douce étreinte même si la vie de l’un et de l’autre paraît si dissemblable. D’un côté un auteur tirant le diable par la queue, lisant des manuscrits pour Gallimard, publiant des articles dans des revues littéraires…(« Pas question de bouger en ce moment, on mange, c’est déjà très suffisant », écrit Perros en réponse à une invitation de rencontre lancée par Pachet. De l’autre un enseignant de grec ancien à Orléans, invité aux Etats-Unis pour des séminaires, puis installé à Meudon près de Paris pour se rapprocher de l’Université (Meudon où Perros avait aussi vécu dans une autre vie) avant de rejoindre le centre de la Capitale près de Beaubourg.
La Bretagne les réunit
Pierre Pachet enseigne. Il est aussi écrivain. Il prend des vacances, va en Grèce, en Provence… Mais aussi en Bretagne, à Loctudy ou en baie de Douarnenez, ce qui renforcera et facilitera les liens entre les deux hommes. La belle-famille de Pachet vit à Hédé au nord de Rennes. De Hédé à Douarnenez il n’y a qu’un pas qu’on franchit en voiture ou en train quand ce n’est pas en moto (s’agissant de Perros). Malgré tout, les rencontres seront exceptionnelles. Une photo publiée dans ce livre nous les montre tous les deux du côté de Ploeven où Pachet passa certaines vacances avec sa famille.
La Bretagne, donc, les réunit d’une certaine manière. « Le printemps n’irait pas sans une lettre inaugurale adressée à Perros dans son Far-West. Même les chemins creux du bord de mer n’iraient pas si gaiement sans certaine pétarade qui les fait résonner. Ainsi le monde feint-il de s’adapter aux intrus qui l’habitent » (lettre de Pachet du 19 avril 1971). Mais la Bretagne est l’arbre qui ne cache pas la forêt de leur profonde connivence et de leur amour de la littérature quand celle-ci est à même de raconter poétiquement la vie ordinaire. « Je voulais vous dire que je crois en ce que vous faites, écrit Pachet, par le besoin inscrit dans le monde où je nage, non d’une force spirituelle, mais plutôt d’une faiblesse résolue, contradictoire, irréductible. Mais me voici vous écrivant comme un vieux à un jeune poète. Peut-être l’êtes-vous. Pourquoi pas ? » (lettre du 18 mai 1971).
Les deux hommes échangent sur les textes ou les livres qu’ils lisent et qu’ils aiment. Perros apporte son soutien au livre Autobiographie de mon père de Pierre Pachet qui ne trouve pas d’éditeur. C’est la littérature qui nourrit surtout leur échange (mais aussi leur vie de famille). Ils nous parlent de Joubert qu’ils adorent tous les deux. « Joubert est rempli d’absence. C’est Novalis qui l’enveloppe génialement » (Perros). Ils épinglent volontiers certains auteurs ou certains écrits (Simone de Beauvoir par exemple sous la plume de Perros). « J’ai reçu quelques livres de la nouvelle cuvée. Personne n’est content de vivre, de mourir. Faudrait trouver autre chose (Perros). A travers cette correspondance, c’est aussi tout un pan de la vie littéraire et intellectuelle de l’époque qui revit sous nos yeux (avec les figures de Michel Deguy, Jean Roudaut, Philippe Jaccottet et tant d’autres…).
Les cours d’ignorance et l’ardoise magique
Perros évoquera aussi, bien sûr, dans ses lettres les « cours d’ignorance » qu’il dispersait aux étudiants de l’université des Brest. « Je me demande ce que je vais leur raconter. Ce qui me caractérisera finalement, c’est un manque absolu de sérieux dans tous les domaines » (lettre du 18 novembre 1970). Quand la maladie s’installera et quand Perros ne pourra plus parler à la suite d’une laryngectomie, la relation des deux écrivains s’affinera autour de cette « ardoise magique » sur laquelle Perros livrait ses pensées et qui fera l’objet d’un livre (éditions Givre), livre réédité en 2015 à L’Oeil ébloui)
Difficile, au bout du compte, de rendre compte d’une correspondance aussi fournie et aussi riche, bourrée de références littéraires subtilement éclairées par Thierry Gillyboeuf qui a finement présenté et annoté cet échange de lettres. L’ouvrage intéressera vivement tout ce que la vie littéraire passionne mais aussi les lecteurs, notamment bretons, avides d’approfondir leur connaissance de « l’oiseau rare » de Douarnenez. Ils ne seront pas déçus…
Pierre TANGUY.
Correspondance, 1968-1978, Pierre Pachet/Georges Perros, Le Bruit du temps, 2023, 336 pages, 24 euros.
Agenda du centenaire de Perros
A Douarnenez, le mois d’octobre est dédié à Georges Perros pour célébrer le centenaire de sa naissance. Des dessins et peintures de l’écrivain sont exposés tout le mois à la médiathèque. Le 13 octobre, à 18 h 30, aura lieu une conférence sur le thème « Perros et nous, une vie ordinaire ». Le 20 octobre, à 18 h 30, un collectif de lecteurs (« Les Louiseuses ») présentera différents aspects de l’œuvre de Perros, en partenariat avec l’association Poèmes bleus/Maison de la poésie. Enfin un concert « dessiné » sur Perros (violoncelliste, acteur, illustrateur) est proposé le 27 octobre, toujours à 18 h30.











