Kenneth White est mort le 11 août 2023 à Trébeurden. Il était né en 1936 à Glasgow. Poète, écrivain, essayiste, grand voyageur, il avait créé en 1989 l’institut international de géopoétique. Auteur d’une œuvre importante, il avait élu domicile dans le Trégor sur les hauteurs de Trébeurden. En 1983, il avait obtenu le prix Médicis étranger pour La route bleue (Grasset) que l’on peut lire aujourd’hui en poche (éditions Le Mot et le reste).
La route bleu est ce road movie qui avait mené Kenneth White de Montréal au Labrador en longeant la côte nord du Saint-Laurent, en passant par Québec et bien d’autres villes, pour terminer dans le lieu le plus lointain, la baie d’Ungava. Mais ce périple – on s’en doute bien – n’avait rien de touristique. Avec Kenneth white, on a toujours été dans la quête initiatique, dans la recherche de ce qu’il appelait « le monde blanc », une « figure du dehors » pour atteindre l’expression poétique maximale du monde.
« Nomade intellectuel » : c’est ainsi que se définissait volontiers Kenneth White, toujours recherchant « la compagnie d’esprits solitaires et secrets comme Scot Erigène ou Duns Scot ». Mais s’il citait ses compatriotes écossais, c’était pour mieux, à leur suite, s’échapper d’une forme d’assignation à résidence au point d’affirmer qu’il en avait « plein le dos des nations et des Etats ». Ajoutant : « Et merde ! On ne peut pas rester Ecossais toute sa vie. Il faut savoir sortir de son trou, se mêler au monde ». Va donc pour le nomadisme et, écrivait-il, ce « passage parmi les silences bleus du Labrador (…) jusqu’à un territoire où le temps se convertit en espace, où les choses apparaissent dans toute leur nudité et où le va souffle anonyme ».
Cette route bleue lui avait rencontrer des Amérindiens, des mineurs, des chasseurs, des descendants d’Écossais, de jeunes Pocahontas, de vieux chamans. Il avait visité les mines et les réserves, écume les bars. Il nous parlait beaucoup des Indiens dont il soulignait l’ancestral contact avec la nature sauvage. Kenneth White s’émerveillait mais rappelait leur assujettissement lié aux conquêtes coloniales et à l’emprise religieuse. Sa colère redoublait en constatant que « les compagnies minières réduisent les collines en poussière (…) que les scieries transforment les forêts en pâte à papier et que les barrages assèchent les rivières ».
Kenneth White voyageait aussi dans sa tête en compagnie de Henry-David Thoreau, Walt Whitman, Wordsworth ou Coleridge. Sans oublier Bashô parce que « écrire un haïku, c’est sauter hors de soi-même, c’est s’oublier et prendre un bon bol d’air frais ». Alors lui aussi s’était mis à écrire des haïkus, chemin faisant : « Le vent siffle /au-dessus du Saint-Laurent/flûte sans trous ». Ou encore ceci : « Je lève les yeux vers le ciel/toutes ces mouettes/qui ne cherchent même pas un endroit pour chier ».
Il n’y avait pas de « fin du voyage » à cette route bleue. La route avait été là pour « essayer de mettre le doigt sur le pouls de notre terre vivante et laisser parler, même de façon fragmentaire, le monde primordial ». Kenneth White parlait, à ce propos, de « géopoétique ». Autrement dit « habiter poétiquement le monde » (comme le disait Hölderlin) en associant poésie, prose et pensée. Pour mieux respirer et rêver. Kenneth White n’est plus sur sa route bleue. Sa « Maison des marées » à Trébeurden (titre de l’un des ses livres) deviendra une Maison d’écrivain
Pierre TANGUY.











