Chaque suicide est irréductible. Il contraint ceux qui restent à subir la part de mystère du défunt. Dans La mort est derrière moi, Charles-Henry Contamine raconte cette difficulté à survivre au cours de nombreux voyages entre Paris… la Polynésie… Londres… le Mississipi… et le Finistère breton…
La mort. Simple mort. Celle qui fait partie de la vie et marquera inéluctablement la fin de chacun d’entre nous. Cette mort-là n’est pas facilement acceptable. Elle comporte sa part de mystère, de douleur et d’amertume. Si, en outre, on y confronte l’irréductibilité d’un suicide, alors une part de refus et de dénis s’ajoute au deuil initial ; la personne disparue occupe tout l’espace à travers une présence affective et spirituelle impliquant la remontée de souvenirs auxquels s’ajoutent un questionnement délétère : pourquoi ?
Le suicide comme par vertige
Pierre est dévasté. Le suicide de Sofia l’enferme dans une introspection accusatrice. Il se révolte et s’enfuit en quête d’une rédemption. Ses errances physiques et psychologiques le mèneront du vieux Paris jusqu’aux lagons polynésiens, en passant par le Finistère breton, Londres et le Mississippi ; autant d’endroits nourris des rythmes impétueux d’une bande-son étoffée de blues mélancoliques, de rock n’roll mouvementés, et d’espoirs annonciateurs. Pierre se retrouve confronté à moult décisions radicales. Il refuse tout accompagnement. Ne souhaite pas qu’on l’aide à éloigner sa peine, nul ne doit lui voler cette souffrance, et pire encore serait de voir celle des autres s’ajouter à la sienne. Il espère comprendre pourquoi Sofia a mis fin à ses jours. Mais comment échapper à l’abandon de l’être aimé lorsque ce dernier a choisi de culpabiliser ceux qui restent ? Une première moitié d’histoire dépeinte avec force et sensibilité. Comme par vertige.
Un doute à la recherche du vrai
La seconde partie du livre relate une errance vers l’espoir. De voyages physiques en cheminements intérieurs, Pierre se laisse porter par son instinct avec pour objectif la réparation du bonheur disparu. Ce sera sa réponse, viscérale, presque animale, à cette fichue idée de « mauvaise mort » entretenue depuis Saint Augustin, lorsque, dans un premier temps, les suicidés furent criminalisés par la religion, puis par les lois civiles ; il s’agissait d’un véritable crime méritant punition. Le corps du défunt était traîné sur la voie publique avant d’être pendu comme celui un banal condamné. Les proches se voyaient démunis de tout héritage au profit de l’église et de la Couronne. Certes ! Les siècles ont passé. Rien n’y fait cependant. Nos sociétés occidentales contemporaines se débattent toujours face au suicide, comme si certaines façons de mourir justifiaient d’avoir à rendre des comptes au disparu.
L’urgence du vide pour ultime preuve de soi
La mort est derrière moi est un roman à l’écriture organique – c’est à dire qu’elle touche le vivant nonobstant la thématique du débat – et nerveuse. Les émotions sont brutes, parfois mêmes brutales, au format d’une poésie singulière, pour ne pas dire insolite, dans une époque où le deuil n’a plus sa place. Charles-Henry Contamine ne s’intéresse pas tant à la défunte Sofia qu’aux ressentis douloureux de son époux faisant face, non pas à la volonté de mourir d’une femme qu’il aura aimée, mais à celle, plus inacceptable encore, qu’elle ait souhaité disparaître d’elle-même et y soit parvenue. Pierre devra prendre conscience de ce qu’est l’urgence du vide pour seule preuve d’une liberté ultime. Celle de vouloir mourir sans rendre de compte. À personne.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Juillet 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
La mort est derrière moi, un roman de Charles-Henry Contamine aux éditions Plon – 287 pages – 20,00 €












