« RC4 : Route de sang », le nouveau livre de Caire Fourier, vient de paraître aux Éditions du Canoé. Il s’agit d’un des textes les plus fascinants sur cette période charnière de l’Histoire. Nous avons rencontré l’auteur, chez elle, à Carnac.
C’est sur la RC4 que s’est joué la guerre d’Indochine. Une route longeant la frontière chinoise sur plus de 200 kilomètres, bordée par la forêt tropicale, à la fois décor et protagoniste principal du livre de Claire Fourrier qui en restitue la touffeur et les ombres menaçantes. Celle qui est aujourd’hui l’un des plus grands auteurs contemporains, nous a reçu afin d’évoquer son travail depuis notre dernière rencontre.
Jérôme Enez-Vriad : Notre dernière rencontre, en mars 2016, s’est terminée sur le mot Éducation. Que vous inspire-t-il aujourd’hui ?
laire Fourier : Aujourd’hui je préciserai ma pensée en ajoutant le mot Instruction, puisqu’il ne semble pas aller de soi que l’éducation suppose l’instruction. Or, selon moi, la culture est le fruit de l’instruction et de l’éducation.
Qu’est-ce que l’instruction ?
C.F. : Voilà une question qui mérite d’être posée ! Les réponses sont diverses parce que le savoir a plusieurs facettes. L’instruction passe avant tout par l’étude, elle consiste à « étudier » les événements afin de pouvoir les mettre en perspective, établir des correspondances, acquérir une vue d’ensemble et comprendre l’ « être » des choses derrière les choses. Pour cela, il faut du langage. Ce serait bien que le gouvernement revienne à l’idée d’un Ministère de l’Instruction publique qui remplacerait le Ministère de l’Éducation nationale.
Depuis 2016 vous avez écrit plusieurs livres, à commencer par Tombeau pour Damiens, une biographie de Robert-François Damiens qui expia en place de Grève après sa condamnation à mort suite à sa tentative d’assassinat contre Louis XV. En quoi un tel personnage vous a intéressé ?
C.F. : Ce qui a retenu mon attention chez Damiens ? Un mélange de fierté et d’humilité. L’homme capable de dire, quand on lui annonce qu’il va être écartelé : « La journée sera rude. » Sa force d’âme. Son esprit. Son ironie. Sa liberté farouche. C’est un homme qui ne crâne pas, qui a du cran. Un brave. Damiens est un sauvage qui a la courtoisie dans le sang. Voilà un domestique miséreux qui a trouvé en lui, du fait de son malheur, les ressources pour dominer ce malheur et prendre sur soi celui des autres. Un véritable anarchiste, véritable insoumis socialement car soumis à une puissante morale intérieure. Un homme à part dans un monde dont il est partie prenante. J’aime ça.
Le supplice de Damiens fait-il sens aujourd’hui ?
C.F. : Et comment ! Pour les raisons que je viens d’évoquer et qui manquent cruellement à notre société. La prise de conscience induit une exigence, voilà ce qui résume Damiens et lui a dicté son geste.
La France a connu de nombreux régicides. Jacques Clément, assassin de Henri III… Ravaillac qui qui a poignardé à mort Henri IV… On peut même y ajouter Louis XVI, dont l’assassinat relève d’un guet-apens collectif… alors que Damiens n’avait pas la volonté de blesser le roi…
C.F. : Précisément. Nul n’a étudié sa personnalité et sa motivation, pas même Voltaire qui a méprisé le domestique et n’a vu en lui qu’un fanatique illettré, alors que Damiens avait étudié le latin chez les Jésuites qu’il servait. Personne, sauf Diderot, n’a compris sa supériorité et qu’il voulait non pas tuer, mais rappeler au roi, par un geste fort, son devoir d’être à la hauteur de la Couronne, c’est-à-dire, lui rappeler le respect que le souverain doit à son peuple. Et nul, sauf Michelet au XIXe siècle, ne lui a rendu justice. Il est encore méconnu : « Damien qui ? » ai-je souvent entendu. J’ai donc ressenti la nécessité de faire son portrait, rigoureusement, et de réhabiliter une haute figure de notre Histoire. Son itinéraire est passionnant. J’ai fini par faire chair en moi du supplicié.
Pourquoi Louis XV ne l’a-t-il pas gracié ?
C .F. : Il aurait aimé, sinon le gracier, tout au moins atténuer la peine, mais l’attentat eut lieu à Versailles qui dépendait de la Prévôté de l’Hôtel du roi. Louis XV n’avait pas son mot à dire dans l’arrestation, l’emprisonnement, non plus le pouvoir de contrecarrer la décision finale des « Seigneurs du Parlement en la Grand-Chambre rassemblés ». Au reste, l’entourage du monarque, dont la marquise de Pompadour qui avait du poids, n’y était pas favorable.
Dans votre livre Le jardin voluptueux, également paru depuis notre dernier entretien, vous dites ceci : « On admire ce dont on est incapable. » Quel talent dont vous êtes démunie admirez-vous chez les autres ?
C.F. : Une voix juste. Je chanterais tout le temps. Mais j’essaie d’avoir cette « voix juste » à l’écrit.
Le jardin voluptueux est un hymne à l’amour, au jardinage, aux produits du terroir, au bio, à l’écologie… Quel lien entre l’amour et la nature ?
C.F. : Comme la nature, l’amour a ses saisons et, pour moi, je dis bien pour moi, il n’est pas subversif ni transgressif, mais droit, direct, franc, généreux, autrement dit, naturel. C’est ainsi qu’il me plaît et que je le vis.
Les jardins, par extension la nature, nous renvoient à des valeurs essentielles hélas ! bafouées : la patience, la lenteur et la constance, dans une société qui s’impose d’arriver au bout de tout le plus vite possible ; avec un jardin, il faut savoir attendre, que cela pousse, éclose, fleurisse…
C.F. Le jardin apprend aussi à élaguer. Plus un arbre est élagué, plus il donne de beaux rameaux et de beaux fruits.
Peut-on envisager la nature comme un éducateur de premier ordre ?
C.F. : Certes. Et d’abord comme un instructeur de premier ordre, pour revenir à ce que je disais au début de notre conversation. Étudier, connaître les saisons – ah ! les saisons ! – et les respecter, également le cycle des marées, la lunaison, les oiseaux, les plantes… ! Apprendre aussi que la terre peut être violente et doit être maîtrisée !
Cela vous suffirait-il ?
C.F. : Non, car j’ai besoin des livres. Mais il me faut régulièrement aller à la source : retrouver de l’eau fraîche, plus que dans la nature, auprès des gens « nature ». La Nature fournit ses racines à la Culture ; il n’y a pas lieu de les opposer. Il convient en revanche de mettre des majuscules à ces mots.
Savez-vous attendre, Claire Fourier ?
C.F. : Pas assez ! Néanmoins, au fil du temps, j’ai quand même appris. Comme tout le monde. L’expérience, les déconvenues nous forment à l’attente – qui est une sorte d’espoir, on ne sait trop de quoi – et à la maîtrise de l’impatience. Mes livres sont nés d’un patient, très patient labeur.
Précisément. Les éditions du Canoë rééditent votre livre RC4, Route du Sang…
C.F. : Oui. Avec, cette fois, un avant-propos où j’explique ma démarche. Colette Lambrichs, éditrice du Canoë et anciennement de La Différence, fait reparaître l’histoire de cette fabuleuse route qui associe Éros et Thanatos : l’amour et la mort. Il s’agit de la Route Coloniale n°4 dont personne n’avait encore fait le portrait depuis sa création au XIXe siècle par les légionnaires, même si des historiens, des combattants ont évoqué, dans divers témoignages, sa chute aux mains du Viet Minh en 1950. Route qui a donné lieu, au cours d’une embuscade, en 1948, à une aventure amoureuse très noble entre un combattant et une ambulancière. Aventure vécue par le « héros » de mon livre, qui me l’a lui-même racontée. Comme dans Tombeau pour Damiens et Les Silences de la guerre, la providence m’a amenée à faire le portrait d’un homme remarquable. Ce n’est pas un roman, tout est véridique dans le livre. Un général m’a lancé un jour : « Vous y étiez ! » et un historien a écrit que je rejoignais là Henri Barbusse et Roland Dorgelès. De quoi me donner le sentiment que j’ai bien fait ce que j’avais à faire.
La France a officiellement perdu la guerre d’Indochine a Ðiện Biên Phủ ; mais ne serait-ce en fait pas quatre ans plus tôt, entre septembre et octobre 1950, lors de la bataille de la RC4, dont les combats se soldèrent par une défaite cinglante ?
C.F. : Oui, car la RC4 était un verrou, un rempart contre le Viêt Minh qui se préparait, dans les grottes avoisinantes, aidé par les Chinois, à déferler sur la péninsule indochinoise pour la libérer de la présence française. La chute de ce rempart, dans des conditions effroyables liées à l’impéritie du haut commandement, a précipité la défaite de la France. De la sorte, à Ðiện Biên Phủ la guerre était déjà perdue. Giap [GénéralVõ Nguyên Giáp, vainqueur de Ðiện Biên Phủ] a dit plus tard à un de nos généraux : « L’erreur des Français a été de mener la guerre dans l’optique de stratèges bourgeois. »
La perte pour l’Occident de ses influences coloniales a posé une rupture entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui. Quelles sont les événements actuels qui posent les barres de fraction entre aujourd’hui et demain ?
C.F. : C’est demain qu’on saura le dire. N’étant ni prophète, ni politicienne, ni journaliste avide d’opinions sur tout, je réclame le droit de me taire sur ce que je ne sais pas. La guerre d’Indochine montre bien qu’on ne peut tirer aucune leçon « sur le coup » : pendant le temps de l’action, dans l’immédiat. En mars 1945, « sur le coup », de Gaulle tenait encore à garder l’Indochine : « La France est une grande puissance. Sans ses territoires d’outre-mer, elle risquerait de ne l’être plus. »
Vous ne souhaitez pas commenter l’avenir mais le craignez-vous ?
C.F. : Bien entendu, je crains l’avenir et ses fractures probables. Mais je n’appartiens pas à la génération qui va forger l’avenir, et mes descendants ne sont pas pessimistes ; c’est l’essentiel. Ce qui m’intéresse et m’oblige, c’est la réflexion. Mes livres invitent le lecteur à partager mon questionnement, à susciter des objections à mes idées. J’écris pour l’aider à s’orienter, à trouver une boussole (si besoin), non pour lui fournir des réponses exactes et imparables.
Vous ne croyez donc pas aux leçons de l’histoire ?
C.F. : Qui peut y croire ? Le « plus jamais ça » n’est qu’un discours oratoire. « Ça » revient toujours. « Ça » se reproduit en permanence. Tout n’est qu’enchaînement. Il arrive qu’un homme échappe soudain à la chaîne, fasse un bond de côté, puis entraîne la chaîne. Tel fut Ho Chi Minh, par exemple. –– « La guerre est une affaire de circonstances », disait de Gaulle. On peut dire aussi : la politique est une affaire d’intérêts. Circonstances et intérêts sont liés comme les doigts de la main et commandent les décisions.
Avez-vous des nostalgies ?
C.F. : Comme tout un chacun, j’aurais aimé être plus heureuse et rendre les autres plus heureux. De manière plus concrète, j’ai la nostalgie du large, autrement dit, de mon pays natal au bord de l’océan tantôt bleu, tantôt vert-de-gris et houleux. J’essaie dans l’écriture de retrouver le large, le vaste horizon … et d’ouvrir l’horizon pour mes lecteurs… qui eux aussi rêvent du large.
Quel livre vous reste-t-il à écrire ?
C.F. : Il me reste à écrire des recueils de pensées. C’est là ma veine profonde et c’est là que nombre de lecteurs m’attendent. Ils aiment cheminer avec moi le long de réflexions, de saynètes ou très courtes histoires, de micro-dialogues… qui n’excluent pas la fantaisie.
En auriez-vous fini avec le roman ?
C.F : Je n’écrirai plus de romans, ni de récits historiques : je n’ai plus la force de passer trois ans sur un sujet, fouillant sans relâche documents et archives ; je suis appliquée et trop minutieuse, cela m’épuise. Mais je dois continuer à parler aux lecteurs en direct, à bout portant, si je puis dire ; et, puisque j’ai un petit talent, je dois travailler à mettre les gens en face du secret dont ils crèvent et qu’ils ne savent pas formuler, pour qu’ils en crèvent moins, en retirent même un peu de bonheur. Vous me direz : quel secret ? Celui qui a trait à l’amour, bien entendu. Je vis l’écriture comme un sacerdoce. Eh oui !
Si vous aviez le dernier mot, Claire Fourier…
C.F. : Un peu de quiétude pour le monde. Un vœu pieux, mais haut les cœurs quand même !
Propos recueillis par Jérôme ENEZ-VRIAD le 19 juin 2023 / Paris XV.
© Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
© Portrait : Fabrice Lévêque
RC4 : Route de sang, un livre de Claire Fourier aux éditions du Canoé – 233 pages – 18,00€
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