Le parallèle entre l’histoire de Jérusalem et la disparation de Josef Mengele ne va pas sans dire. Et pourtant ! La corrélation entre l’universalité d’une ville et l’un de ceux qui ont œuvré pour en détruire jusqu’à l’âme du peuple qui l’a édifiée, méritait bien deux romans graphiques.

Il y a quatre mille ans, Jérusalem était une simple bourgade perchée sur une ligne de crête entre la Méditerranée et le désert… Il y a tout juste quatre-vingts ans, l’un des pires criminels nazis, faisait subir à des enfants de telles expériences qu’aucun être sain d’esprit ne peut les imaginer tant elles furent abominables… Entre l’édification d’une ville au centre des passions du monde, et l’aliénation d’un médecin en fuite de la justice internationale, il y a la plénitude des belles choses et la vacuité de l’horreur ; en quelque sorte, il y a la vie dans ce qu’elle a de plus merveilleux et de plus ignoble. L’histoire de Jérusalem et La disparition de Josef Mengele sont à la fois les bords fixes et les confins sans limites entre lesquels Dieu et démons luttent au partage du débonnaire et du redoutable.

Histoire de Jérusalem

Comment un banal endroit perdu dans le désert, sans même dépendre d’une route commerciale pour satisfaire son éventuelle croissance, comment cet endroit est-il devenu le nombril de l’Occident ? Vincent Lemire (scénariste) et Christophe Gaultier (dessinateur) racontent en dix chapitres l’histoire rocambolesque – au sens littéral : nourrie de péripéties extraordinaires – d’un des lieux les plus sacrés de la planète, épicentre d’allées et venues insoupçonnables avant qu’elles n’aient eu lieu, telle la présence d’Hérode… mais aussi le passage d’Aristée… celui de Flavius Josèphe… d’Al-Maqdisi… Saladin… Jean le Baptiste… Jésus de Nazareth…

L’histoire hiérosolymitaine (de Jérusalem) ennoblit celle des monts de Judée… celle d’Israël… du Proche-Orient… et, bien entendu, celle des trois monothéismes.  Ici plus qu’ailleurs, le passé et le présent s’affrontent, Jérusalem est l’œil d’un cyclone en mutation géopolitique permanente ; capitale très paradoxale parce que déchirée, là où, précisément, une capitale doit être l’objet d’un consensus afin d’engager une cohésion nationale. Mais Israël est un pays à part. Un point de contacts entre le littoral et la Méditerranée… entre l’Orient et l’Occident… entre la surpopulation face au désert… et c’est toujours du désert que les prophètes ont ramené les prophéties. Jérusalem illustre, symboliquement et physiquement, ces évidences.

L’histoire est racontée par les bons offices d’un olivier de quatre mille ans, arbre de paix et de prospérité servant de passeur entre les générations, avec pour essentiel avantage de n’être connoté d’aucune obédience : ni Juif, ni Chrétien, ni Musulman. Ce choix permet une prise de hauteur salvatrice, aidée par des dialogues extraits d’archives et de textes historiques. L’olivier perché sur le Mont qui porte son nom est un merveilleux vecteur. Il expose toutes les contradictions d’un endroit glorifié que le voisinage avec le ciel n’empêche pas d’être humain. Chacun s’en réjouira d’autant qu’il n’existait aucune bande dessinée sur la ville avant celle-ci.

La disparition de Josef Mengele

Le point commun entre Josef Mengele et Jérusalem est ténu. Il nécessite un rapide historique. Nous sommes au début des années 60. Entre Josef Mengele, ancien médecin tortionnaire d’Auschwitz et Adolf Eichmann, un des plus célèbres criminels nazis, le Mossad doit choisir : l’arrestation de l’un ou celle de l’autre. Après une traque de plusieurs années, les agents des services secrets israéliens font coup double, repérant les deux hommes en Argentine. Un plan est mis au point mais, au dernier moment, l’opération contre le médecin est annulée. La capture de Mengele était alléchante, celui-là même qui sélectionnait les déportés à leur arrivée avant de se faire une réputation sépulcrale en pratiquant des expérimentations médicales sur les enfants. Seulement voilà ! Sans Adolf Eichmann et quelques autres responsables nazis, Joseph Mengele n’aurait jamais sévi à une telle échelle. Le Mossad se fixa donc sur le premier, jugé puis condamné à mort par un tribunal israélien… à Jérusalem.

La disparition de Josef Mengele est un roman d’Oliver Guez – prix Renaudot en 2017 – adapté en bande dessinée par Matz (scénario) et Jörg Mailliet (dessin), avec une mise en couleurs de Sandra Desmazières. L’histoire raconte comment l’ancien médecin du camp d’Auschwitz débarque sous un pseudonyme à Buenos Aires en juin 1949 avec l’intention de s’inventer une nouvelle vie. Nous sommes dans l’Argentine de Juan Perón, très conciliante (si ce n’est bienveillante) avec les réfugiés nazis. Mais c’est sans compter sur ceux qui les recherchent. Après l’Europe, la traque reprend sur le sol argentin ; Mengele doit fuir à nouveau, direction le Paraguay puis le Brésil. Son errance ne connaîtra désormais aucun répit… jusqu’à sa mort mystérieuse sur une plage brésilienne en 1979, à l’âge de 68 ans. « C’est l’histoire d’un scorpion, assure Olivier Guez, à chaque fois que vous retournez une pierre, il y a une mygale, un crotale, un cobra : les amis du scorpion. »

Découvrir l’histoire de Josef Mengele, c’est observer le mal absolu droit dans les yeux, la négation de l’homme par l’homme ; le pire dans cette course effrénée de ceux qui le recherchaient afin d’ obtenir justice, est sans doute que personne n’ait jamais trahi un être aussi détestable. La géopolitique de la guerre froide et les multiples conflits du Proche Orient – où l’on revient à Israël et Jérusalem – ont ralenti une justice qui, précisément ici, aurait été encore plus juste qu’ailleurs. De fait, chacun comprendra mieux le rôle joué par Perón et certains dictateurs Latino-Américains, tel Alfredo Stroessner au Paraguay, ou quelques dignitaires brésiliens comme Henrique Araujo. On apprend aussi, et sans grande surprise, que les lâches le sont jusqu’au bout. Toujours. Josef Mengele s’est comporté de manière abjecte jusqu’à la fin de sa vie. S’il arrive d’être perplexe face à des adaptations de roman en bande dessinée, il faut reconnaître que La disparition de Josef Mengele est une réussite.

Diptyque malgré tout

L’ Histoire de Jérusalem et La disparition de Josef Mengele forment un diptyque improbable. Celui d’une ville refuge pour certains « grands exilés » entre 1939 et 1945 ; citons parmi les plus célèbres, le négus Hailé Sélassié… Pierre de Yougoslavie… Georges II de Grèce…. Refuge encore pour des soldats Tchèques, Autrichiens, Polonais, ayant décidé de poursuivre le combat contre les forces de l’Axe à partir d’une ville préservée. Refuge enfin pour de nombreux Juifs fuyant l’Europe, persécutés par l’idéologie à laquelle appartenait Josef Mengele. Deux romans graphiques complémentaires qui rendent accessibles un pan d’histoire aux moins férus de lecture, mais aussi et surtout aux plus jeunes.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Juin 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Documentation : Salvador Siguero Fernandez

Histoire de Jérusalem , un roman graphique de Vincent Lemire et Christophe Gaultier aux éditions Les Arènes – 254 pages couleurs – 215 x 290 – 27,00 €

La disparition de Joseph Mengele, un roman graphique d’Olivier Guez et Matz-Jörg Mailliet aux éditions Les Arènes – 190 pages couleurs – 215 x 290 – 24,90 €

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