La quatrième station multi-énergie KarrGreen vient d’être inaugurée. Désormais à Moréac, les véhicules électriques, GPL et autres propulsions comme l’hydrogène, vont pouvoir faire le plein 24h /24. Pourtant, ouvrir une station-service n’a rien de révolutionnaire. Sauf que… De l’énergie décarbonée aux capitaux employés, en passant par cette volonté de circuits courts, tout est nouveau. Rencontre l’initiateur du projet, Marc Le Mercier
Pouvez-vous nous définir exactement le principe d’une station multi-énergie KarrGreen ?
Marc Le Mercier : C’est un espace qui distribue du BioGNV sous forme compressée, de l’électricité via des super chargeurs alimentés par des ombrières solaires et bientôt de l’hydrogène vert pour les poids lourds à partir notamment de bio méthane liquéfié.
Propriétaire d’une voiture électrique, je peux donc passer chez vous ?
M.L.M. : Oui, sans problème. L’électricité est produite par nos ombrières solaires et lorsque c’est possible, par des champs solaires à proximité. Ce qui permet l’autoconsommation.
Cela veut-il dire que le surplus d’électricité produit est revendu en dehors de la station ?
M.L.M. : Non. L’électricité produite par la station est consommée. Soit elle sert à recharger les batteries des véhicules, soit à alimenter et faire fonctionner les moteurs des conteneurs. Comme ce sont de gros moteurs, il y a des appels de puissance très importants.
Peut-il y avoir surproduction et revente à EDF ?
M.L.M. : Si la production est supérieure à notre autoconsommation, le surplus peut être redistribué dans le réseau et consommé dans un rayon d’un kilomètre. Tous les systèmes sont plug & play. Ce qui fait que si votre maison est dans ce rayon d’un km, vous pouvez être alimenté par la station.
Pour le gaz, la question ne se pose pas puisqu’on le récupère via le réseau GRDF avec des certificats d’origine pour le bio méthane.
Vous pourriez également produire du gaz via des méthaniseurs ?
M.L.M. : Pour le moment, on suit la réglementation en se fournissant en gaz compressé via le réseau GRDF. On a certains projets de gaz liquéfié qui sera produit par des méthaniseurs. Il pourra être consommé directement par les véhicules ou compressé pour produire de l’hydrogène vert à des coûts hyper compétitifs. Des méthaniseurs qui sont également importants pour notre souveraineté énergétique.
Pour l’instant, pouvez-vous certifier la provenance de votre gaz vert ?
M.L.M. : Sur deux stations, on connaît la provenance car on connaît les sites de production. Mais quoi qu’il en soit, pour l’ensemble de nos sites, c’est du gaz certifié 100% vert par GRDF.
Est-ce que les futures stations seront systématiquement accompagnées d’un méthaniseur ?
M.L.M. : Oui. C’est en train de se faire. L’autre solution sera d’acheter en direct du gaz à des méthaniseurs déjà installés. Sans forcément passer par le trading qui, pour l’instant, tue un peu le marché. Le second aspect, à partir d’une technologie qu’est la blockchain, ça sera de tracer l’origine de la production jusqu’à la distribution. Cela permettra de calculer l’évitement de CO2, c’est-à-dire de définir la quantité de CO2 ainsi économisée par rapport à l’essence ou le gazole. Cela devrait permettre, non plus de sanctionner, mais de récompenser. Producteurs, distributeurs et consommateurs seront ainsi liés.
Quelle est la nature de votre partenariat avec GRDF ?
M.L.M. : GRDF est le gestionnaire de réseau. Ils nous aident à développer ces stations en les reliant au réseau de gaz. Ce sont eux qui font le raccordement.
Vous communiquez également sur l’actionnariat local de chaque station. Est-ce important pour vous ?
M.L.M. : Oui, on n’a pas l’esprit hégémonique. L’idée est bien de partager ce modèle économique. Là on parle station d’énergie, mais demain ça pourra être des bio raffineries. L’idée, c’est de créer une société par territoire. Notre holding HGY, qui détient 100% de KarrGreen, prend 30% du capital de chaque station. Nous nous occupons de tout. Les 70% du capital restants sont détenus par les acteurs locaux. Le site de Moréac en est un bon exemple. Parmi les actionnaires, on compte des transporteurs locaux, un acteur agro-alimentaire, un autre spécialisé dans la relève de compteurs… Il y a une réelle volonté locale pour des budgets qui sont relativement modestes.
Quel est le ticket d’entrée ?
M.L.M. : On est aux alentours de 67 000 € pour des stations qui valent 1.5 millions clé en main. C’est une mutualisation de moyens techniques et d’ambitions pour répondre aux enjeux du climat et de santé publique.
Les stations sont rentables rapidement ?
M.L.M. : Elles sont rentables si les taux de disponibilité de fonctionnement sont élevés. La marque KarrGreen se comporte un peu comme une franchise. Elle ne vit pas sur les résultats de la station, elle la « gère ». Les stations sont à l’équilibre à partir de 2 millions de kilomètres parcourus par les camions alimentés par la station. Et comme on dit dans le commerce : 1- l’emplacement ; 2- l’emplacement ; 3-l’emplacement. Avec les acteurs locaux, on essaye de trouver la meilleure situation géographique.
Les collectivités territoriales entrent dans le capital ?
M.L.M. : Il peut y avoir des collectivités territoriales. On va poser la première pierre dans la vallée du Rhône. Le syndicat d’énergie de l’Ardèche va investir 67 000€. On reste très rationnel. Notre modèle n’a pas forcément besoin d’argent public pour exister et se développer. On redonne la puissance aux acteurs locaux. C’est valable pour nos stations et demain pour de très gros projets de 16 ou 17 millions d’euros. Les industriels locaux peuvent ainsi se réapproprier la production à partir d’une économie circulaire adaptée.
Vous sentez les acteurs locaux enthousiastes ?
M.L.M. : Oui, parce que ces stations sont aussi ouvertes au grand public. Même si on regrette qu’en France, on axe tout sur l’électrique. Car le biogaz a quand même un potentiel environnemental de très haut niveau. En plus, on le produit avec des déchets organiques. La nouvelle loi sur le gaspillage va en ce sens…
Quoi qu’il en soit, les acteurs locaux sont moteurs parce qu’ils ont bien analysé que s’ils contrôlent et possèdent leurs unités de production et de distribution, c’est un poids en moins dans le business modèle des entreprises. Cela leur apporte une vraie visibilité sur la durée.
La région Bretagne est un interlocuteur important ?
M.L.M. : Oui ! La Bretagne est dynamique sur ce sujet. On a un soutien fort de la région. Les syndicats d’énergie également. On les invite d’ailleurs à nous rejoindre. Mais c’est compliqué pour eux : ils sont soumis à la commande publique.
Pour le client final, ces stations sont compétitives ?
M.L.M. : Oui. Pour l’heure on développe le concept. Et pas qu’en Bretagne : près de la frontière luxembourgeoise, dans la vallée du Rhône, prochainement dans le sud-ouest. Et à la fin, on rassemble tout le monde. C’est une logique économique différente. On est dans le partage. On n’est pas non plus philanthrope. Derrière, l’idée est de vraiment apporter ces soutiens et de développer la production. On a un gros projet dans le Mené en Bretagne. Ici, ce sera une des premières bio raffineries qui permettra de produire du bio méthane liquide. Ce qui permettra de contrôler le coût de distribution du carburant pour les différentes unités de distribution qui ont été implantées.
Le consommateur verra-t-il la différence rapidement ?
M.L.M. : J’espère qu’on sera rapidement plus bas que le prix du marché. En 2025, je pense.
Pour développer ce concept et ces bioraffineries, vous travaillez avec qui ?
M.L.M. : Nous avons des partenaires indépendants qui travaillent avec nous, notamment le groupe ADF dans le sud de la France qui oeuvre beaucoup pour l’aérospatial, la maintenance des centrales nucléaires notamment. Ils ont une très grosse ingénierie. Nous avons également comme partenaires Prodéval et Verdemobil, deux experts de l’épuration du biogaz et de la récupération du CO2. La société H2X est également un partenaire important. C’est un spécialiste de la valorisation de l’hydrogène sur les phases de mobilité bateaux, véhicules. Ils produisent les plus grosses piles à combustibles en Europe de plus 350 KW.
Quels sont vos objectifs de développement en France ?
M.L.M. : On va être sur un rythme de 5 à 10 stations par an. Toujours avec des acteurs locaux.
La crise énergétique a été un accélérateur de croissance pour KarrGreen ?
M.L.M. : Surtout un accélérateur de conscience. Tout le monde a pris conscience de la fin de l’énergie facile. Cela devrait permettre de changer les paradigmes économiques. Le renouvelable basé sur une économie liée au pétrole va devenir difficilement viable. En contrepartie d’une énergie renouvelable un peu plus chère, nous allons devoir valoriser de façon infalsifiable la réduction des émissions de CO2. Il faut que la fiscalité du CO2 rentre réellement en action, pas forcément en pénalisant, mais en récompensant.
Vous avez des concurrents en France ?
M.L.M. : Quand on partage, on a forcément beaucoup de concurrents ! Mais les véritables concurrents de nos stations multi énergies, ça reste des sociétés comme Engie. Notre atout, reposant sur la participation des acteurs locaux.
En Europe, il existe d’autres initiatives comme la vôtre ?
M.L.M. : L’Allemagne avec ses Lander a l’habitude de se tourner vers les acteurs économiques locaux. Mais à ma connaissance, KarrGreen repose sur un modèle un peu unique. Ce qu’on développe, c’est une économie circulaire à grande échelle. On génère les outils de distribution et ensuite on créé du lien.
Cette approche locale fait de vous un ennemie des grosses structures nationales ?
M.L.M. : Nous, pour l’instant on est un microbe. On n’est pas encore un virus (rire) ! Il est vrai que lorsqu’on parle de décentralisation de l’énergie… Mais les grosses entreprises comme Engie ou Total peuvent être intéressées par nos modèles. Ils ont aussi besoin de satisfaire leurs actionnaires ! On reste encore loin de ces acteurs-là. Mais derrière, on peut leur apporter autant qu’ils peuvent nous apporter.
On peut imaginer vos stations le long des autoroutes ?
M.L.M. : Absolument. Et demain, ce sont les avions, les bateaux et les trains qui seront demandeurs d’hydrogène. On a un très joli projet en Bretagne sur le sujet du train.
En France, pays Jacobin, est-ce que votre approche locale est facile à mettre en œuvre ?
M.L.M. : Ce n’est pas simple. Il faut encore faire évoluer les mentalités. Il faut être solide moralement.
Du coup, votre croissance naturelle est peut-être du côté des pays girondins ?
M.L.M. : Le président de la holding HGY vit aux Etats-Unis et là-bas, il y a beaucoup à faire. Mais nous sommes attachés à notre pays. Ce qui ne nous empêche pas de regarder du côté de l’Espagne.
Hervé DEVALLAN
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