Éric Mallet est un témoin du cinéma dans son ultime diversité. Il dispense des cours de cinéphilie à l’IUT de Saint-Cloud, et collabore avec de nombreux espaces culturels. Ses Rencontres Cinéma sont devenues incontournables.
Il faut savoir parler de 7ème art comme l’on parle des choses de la vie : simplement, sans prétention, avec l’altruisme des connaissances requises au partage. C’est le cas d’Éric Mallet, Briochin installé à Paris, un amoureux du cinéma, de tous les genres de cinéma, venu dans la capitale assouvir sa passion d’enfance. Au fil d’une conversation impromptue, il nous explique son enthousiasme de cinéphile inspiré de moult souvenirs et d’une quantité de films comme autant de portes ouvertes qui permettent aux rêves de grandir.
Jérôme Enez-Vriad : Quel est votre premier souvenir de cinéma ?
Éric Mallet : Cela remonte à loin… Tintin et le Temple du Soleil. C’était en en 1969. Un film d’animation franco-belge adapté du dytique Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil. Je l’ai vu à Saint-Brieuc, au cinéma Les Promenades, rue des Promenades ; la seule fois où j’y suis allé car la salle s’est spécialisée dès 1970 dans une catégorie de films à succès dont la presse s’abstenait de faire la promotion.
C’est à dire ?
É.M. : Des classés X qui tenaient l’affiche plusieurs semaines d’affilées. Les spectateurs arrivaient en bus de tout le département. La salle a été détruite vers la fin des années 1980.
Pourquoi un Briochin passionné de cinéma monte-t-il à Paris plutôt que de rester à Saint-Brieuc ?
É.M. : Il y avait l’enchantement qu’exerçait sur moi la capitale depuis mon entrée en cinéphilie, caractérisée par un besoin de voir certains films inaccessibles en province, tout au moins en Bretagne. Paris possède un réseau de salles notoires, les salles Action, qui, déjà à l’époque, diffusaient quantité de classiques américains des années 1950/60.
Paris brasse-t-il toujours davantage de culture que la province ?
É.M. : Ce n’est pas une question de culture mais de transmission. Peu de gens savent qu’il existe à Rennes II un cursus universitaire relatif au cinéma appelé Parcours d’études cinématographiques. Il bénéficie d’excellents professeurs, parmi les meilleurs de France, qui n’ont rien à envier à leur collègues parisiens. Citons également un éditeur breton, toujours rennais, les Presses Universitaires de Rennes (PUR), qui publie de remarquables livres en rapport avec le cinéma. La province, à fortiori la Bretagne, n’a donc culturellement rien à envier à Paris. Pour autant, Certains films « pointus » font davantage d’entrées à Paris intra-muros qu’en province, ou même en banlieue, parce qu’ils ont accès à un réseau de distribution moins frileux que dans les régions.
Par exemple…
É.M. : La Conspiration du Caire, un film suédois de Tarik Saleh qui avait déjà signé Le Caire Confidentiel juste avant la pandémie. Et j’ajouterais à ma réponse précédente l’existence à Paris de la Cinémathèque Française qui diffuse quantité de films rares, au point d’être le seul endroit au monde, pas seulement en France ni en Europe, mais au monde, où l’on peut voir autant d’œuvres anciennes et de tous les continents sur grand écran.
Vaincre ou Mourir a néanmoins fait davantage d’entrer en province qu’à Paris…
É.M. : Exact. Certaines œuvres fonctionnent mieux en province. C’est le cas des comédies et des films régionaux. Sans doute peut-on considérer Vaincre ou Mourir comme un film régional. Ça n’a rien de péjoratif mais la fréquentation s’en ressent. C’est d’ailleurs la même chose aux États-Unis. On prend souvent le marché américain pour échantillon de référence à celui du cinéma français, mais le cinéma des New-yorkais n’est pas nécessairement celui qu’apprécient les Californiens. Autre illustration. Le film avec Jean Dujardin tiré du livre de Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, fonctionne très bien en province et beaucoup moins à Paris. Il y a un transfert du public provincial sur certains personnages, alors qu’à Paris la motivation est avant tout le divertissement avec la volonté parallèle de sortir de son quotidien, ce qui relève moins du principe d’identification.
Peut-on dire que le cinéma parisien est davantage international ?
É.M. : Pas le cinéma parisien mais le public intra-muros. N’oublions pas que, jusqu’aux années 1990, il n’y avait à Paris que deux endroits qui diffusaient les films en VO : les Champs-Élysées et le Quartier latin ; également quelques salles de Montparnasse et celles des Grands boulevards. C’est tout. Ne parlons pas de la Bretagne où tous les films étaient doublés et le sont pour l’essentiel aujourd’hui encore.
Les choses ont évolué depuis…
É.M. : C’est vrai. Le renouvellement générationnel et les langues étrangères apprises de plus en plus tôt ont fait office de point de bascule ; toutefois, les villes moyennes, y compris dans les multiplex, diffusent en VO mais uniquement à certaines séances. Voir un Woody Allen en anglais ou un Almodovar en espagnol est aujourd’hui toujours plus difficile en Bretagne qu’à Paris. Les catégories socio-professionnelles qui vivent intra-muros – on peut le déduire en fonction du coup de l’immobilier – regroupent des gens qui voyagent et ont l’habitude des langues, notamment de l’anglais qui ne constitue plus un barrage culturel.
Existe-t-il un cinéma breton ?
É.M. : Des films référents du cinéma breton, oui. Le premier qui vient à l’esprit est évidemment Le Cheval d’Orgueil de Claude Chabrol, d’après Pierre-Jakez Hélias. Le second est Tess, de Polanski, en partie tourné en Bretagne…
Rappelez-nous pourquoi Roman Polanski a tourné en Bretagne…
É.M. : Tess est la mise en image d’un roman de Thomas Hardy, Tess d’Urberville, dont l’action se passe dans le Dorset, un comté au sud-ouest de l’Angleterre. Nous sommes en 1978, le réalisateur est en disgrâce avec la justice américaine et menacé d’extradition depuis l’Angleterre, ainsi le film est-il tourné en France, entre la Normandie, le Finistère et les Côtes-d’Armor.
Reprenons sur le cinéma breton…
É.M. : Sauf erreur, il n’existe aucun film tourné en langue bretonne, contrairement au latin, par exemple, avec le Sebastiane de Derek Jarman. Il n’existe pas non plus de films enracinés dans la culture bretonne au point d’avoir généré un mouvement culturel. On peut définir une liste d’œuvres dont l’action se déroule en Bretagne et qui furent tournées sur place, mais les qualifier de Cinéma breton est délicat parce qu’elles ne correspondent pas à un courant de cinéastes spécifiques. Ce sont des films ponctuels, comme Remorques, de Jean Grémillon, avec Gabin et Morgan, une adaptation d’un roman de Roger Vercel, lui-même dinannais, mais Grémillon n’était pas Breton, Chabrol et Polanski non plus.
Quels sont alors vos souvenirs de Bretagne à travers le cinéma ?
É.M. : Ce sont avant tout des souvenirs télévisés. Je pense à Sébastien et la Mary-Morgane, série réalisée par Cécile Aubry qui, comme Tess, fut tournée entre la Normandie et la Bretagne. Il y a aussi un feuilleton très célèbre au début des années 1970, Le 16 à Kerbriant, l’histoire d’un numéro de téléphone utilisé par la Résistance pendant la guerre 39-45. Puis L’Île au Trente Cercueils, tourné sur l’île-aux-Moines.
https://www.youtube.com/watch?v=yFAJWJ1xoT0
Comment expliquez-vous que la télévision s’est intéressée à la Bretagne sans qu’il y ait eu de véritable prolongation cinématographique ?
É.M. : Excellent question ! Paris apparaît énormément dans les films de la Nouvelle Vague, mais aussi dans les séries télé des années 1960-70 ; il s’agissait de feuilletons d’excellentes qualités, proches des préoccupations de chacun, c’est à dire du peuple, et, de fait, les scénarios s’intéressaient aussi à la province et aux régions. Le 16 à Kerbriant est un exemple, mais également L’Homme du Picardie : un quasi documentaire sur les mariniers du nord de la France, citons Le Village englouti dans lequel des habitants d’un bourg du Jura refusent la construction du barrage hydroélectrique qui va engloutir leur maison, ou encore Les Cousins de la Constance, l’action se passe cette fois du côté de Concarneau dans l’univers de la pêche.
Voulez-vous dire qu’il existe un patrimoine régional de la télévision française ?
É.M. : Mieux que ça ! Un véritable trésor culturel essentiel à (re)découvrir. Il y a d’ailleurs de quoi être agacé par l’INA [Institut national de l’audiovisuel] qui ne joue pas son rôle de transmetteur alors que c’est un organisme subventionné par l’impôt public. Cela étant, pour revenir à la question initiale : non, il n’existe pas de cinéma breton ; mais, il a existé jusqu’au milieu des années 1970, un courant régional télévisuel dans lequel la Bretagne était incluse.
Quel est le point de bascule de cette télévision qui désormais oublie la province ?
É.M. : L’éclatement de l’ORTF en 1975 lorsque, tout à coup, l’audimat prend de l’importance. Puis la généralisation des télécommandes dans les années 1980 qui permettent de zapper d’une chaine à l’autre : non seulement l’audimat devient essentiel, mais il faut éviter que le téléspectateur passe à la concurrence. La manière de filmer ainsi que les thèmes choisis ne sont plus les mêmes. Tout va beaucoup plus vite, les scènes s’enchainent, on ne s’éternise plus et l’objet du feuilleton doit satisfaire un large public.
Que reste-t-il du petit Briochin aujourd’hui installé à Paris ?
É.M. : Une indéniable fascination pour les séries anglaises des années 1960. C’est ce qui, dans mon cursus de cinéphile, s’engage à la suite de Tintin et le Temple du Soleil, avec la découverte d’Emma Peel, principale rôle féminin de Chapeau Melon et Bottes de cuir. Diana Ring me fascinait, je n’en avais que pour elle : Mrs Peel ! … Mrs. Peel ! … Loin, très loin de Thierry la Fronde et Flipper le dauphin.
Une quasi séduction ?
É.M. : Oui. Comme dans Les mystères de l’Ouest avec Robert Conrad. Mrs. Peel séduisait le pré-adolescent que j’étais, jusqu’au sentiment contrarié (rires) ; quant à Robert Conrad, il y avait une forme d’identification à son personnage de charmeur dans le rôle de James West.
Revenons à votre découverte du cinéma après Tintin et le Temple du Soleil.
É.M. : M’a mère m’avait emmené – toujours à Saint-Brieuc, cette fois au cinéma Le Splendide, rue de la Gare, qui lui aussi a disparu depuis longtemps – voir La Tour Infernale, avec Steeve McQueen, Paul Newman, Faye Dunaway et Fred Astaire. Là ça ne rigole plus ! (Rires) C’était en mars 1975. Ce film a été pour moi un choc cinématographique à travers des effets spéciaux novateurs pour l’époque ; quand on le revoit aujourd’hui, c’est un des rares scénarios catastrophes ou les personnages « existent », ils ne sont pas caricaturaux, l’histoire apparait plus profonde et intéressante qu’elle n’en a l’air, sans oublier la musique signée John Williams à qui l’on doit celle des films de Spielberg et presque toutes celles des Star Wars.
Cela vous mène jusque Paris où vous dispensez des cours sur la culture cinéphile et organisez les désormais célèbres Rencontres cinéma. Quel thème n’avez-vous pas encore abordé ?
É.M. : J’aimerais organiser une soirée William Wellman. Un cinéaste important des années 1940/50 ; on lui doit Buffalo Bill où, pour la première fois dans l’histoire du western, les Indiens parlent, ils revendiquent leurs droits et gagnent des batailles sans être les habituels cibles passives des colons. Wellman a également réalisé L’Étrange incident, avec Henri Fonda, dans lequel il prend position contre le lynchage de suspects sans procès. Un cinéaste passionnant, engagé, talentueux, essentiel mais hélas ! fort méconnu. J’aimerais aussi revenir sur les trésors du cinéma français ; à ce propos, une prochaine rencontre est prévue avec Bourvil pour thème principal. Je n’ai jamais rien organisé concernant Bourvil, pas davantage au sujet de Gérard Philippe, et ce sont effectivement des lacunes qui manquent au palmarès de ces Rencontres.
Dont vous allez nous faire un rapide historique…
É.M. : La première a eu lieu en mai 2004, il y a presque 20 ans, avec pour thème Quentin Tarantino. Nous avons démarré à six personnes autour d’une table et le concept est resté le même jusqu’à aujourd’hui, une sorte de mix entre Le Masque et la Plume et un club de lecture : je fais une introduction et ensuite chacun présente un film. A partir de cet examen critique, les intervenants entre dans le débats et une conversation s’engage. Le visionnage d’extraits fut introduit en 2009. Nous sommes aujourd’hui une petite cinquante à chaque rendez-vous. C’est bien entendu gratuit et tout le monde peut participer.
N’avez-vous jamais été tenté de le faire en Bretagne ?
É.M. : Je me suis souvent posé la question d’une éventuelle possibilité. Il y a de toute manière davantage de potentiel à Paris qu’à Saint-Brieuc. C’est une évidence. Les villes moyennes, comme Rennes où Nantes, précisément parce qu’elles sont des centres universitaires importants, peuvent être sujettes à quelques opportunités ; Saint-Brieuc, je ne le pense pas. Et puis, il y avait à l’origine l’idée d’inviter des gens faisant partie du milieu cinématographique afin qu’ils apportent leur témoignage, ce qui est difficile en province. J’ai néanmoins essayé une fois, dans un bar, à Rennes. Le thème était John Carpenter. C’était intéressant malgré un public moins cinéphile, pas vraiment celui d’une médiathèque ou d’habitués des cinémathèques ; il faut comprendre que ce type d’animation est difficile à orchestrer avec des gens de hasard qui ne sont pas venus pour cela.
Comment envisagez-vous l’avenir du cinéma ?
É.M. : La fréquentation n’a jamais été aussi forte en salle, tout au moins en France, supérieure d’avant la pandémie. Indépendamment de la qualité et de l’intérêt des films, les gens souhaitent de toute évidence « vivre » le cinéma sur grand écran, à tel point que Disney et Apple choisissent de revenir à ce format d’exploitation au déficit de leur plateforme.
Il y a quelques années, Spielberg et Lucas affirmaient que l’avenir du cinéma se ferait chez soi, sur un grand téléviseur, et que l’on irait en salle uniquement pour des productions exceptionnelles, un peu comme on va à l’opéra…
É.M. : Oui. Je connais cette citation. Quelle ironie quand on sait que Steven Spielberg et George Lucas ont favorisé la disparition du cinéma militant des années 1970 ! Pour autant, leur point de vue mérite une explication. L’économie du cinéma américain fonctionne sur les blockbusters, alors qu’en France ils ne représentent qu’une partie du marché. Nous avons cité Vaincre ou mourir et La Conspiration du Caire, je pense aussi au film de Jeanne Herry (fille de Miou-Miou et Julien Clerc), Je verrais toujours vos visages, qui dépasse le million d’entrées malgré une promotion restreinte. Un tel succès laisse à penser que le cinéma français n’est pas mort. Tant s’en faut.
Envisagez-vous revenir en Bretagne, Saint-Brieuc ou ailleurs, pour parler de cinéma ?
É.M. : Et comment ! Il faut déjacobiniser la culture. I’ll be back. (éclat de rires) – [référence à Terminator].
Si vous aviez le dernier mot, Éric Mallet ?
É.M. : Il est essentiel d’insister sur la transmission du cinéma auprès du jeune public, initier les enfants à la culture cinématographique, au cinéma muet, aux films en noir et blanc, afin qu’ils ne rejettent pas d’emblée ce qui pourrait les séduire et décident d’aller instinctivement sur Netflix voir des séries formatées.
Propos recueillis par Jérôme ENEZ-VRIAD le 25 mai 2023 à Puteaux
© Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Pour participer aux Rencontres Cinéma et connaître le programme : [email protected]
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