Né à Madagascar et élevé à La Réunion, Sébastien Folin était l’homme de la situation pour défendre la culture créole. Ce qu’il fait avec sincérité et émotion dans le documentaire Ziskakan diffusé sur France 3, lundi 1er mai peu avant minuit… De quoi vanter les mérites du replay tout en respectant les quotas des contenus régionaux ! Et pour nous bretons, de mieux comprendre notre propre combat.
Avec Ziskakan (« jusqu’à quand » en français), Sébastien Folin a rendu le local véritablement universel. Le combat de cette association née dans les années 70 n’a pas de frontière. Leur lutte rappelle les heures sans fin de notre histoire bretonne, basque, catalane, corse, alsacienne… oubliée, effacée et toujours ignorée dans les manuels scolaires. Nos ancêtres les gaulois… Comme un rouleau compresseur, le roman national écrase toutes idées de la différence, surtout si elle contredit deux siècles de mensonges républicains. Les anathèmes jetés contre le film « Vaincre ou mourir » en apportent une preuve irréfutable. En 2023, la République serait-elle encore en danger pour se hérisser avec une telle violence contre une œuvre cinématographique ? Passons. Et c’est de La Réunion que nous vient un nouveau sursaut d’orgueil avec le documentaire Ziskakan réalisé par Sébastien Folin. Et de constater qu’à l’autre bout du monde, une autre voix a droit de cité. Bretagne Actuelle s’est reconnue dans ce film et a cherché à comprendre pourquoi et comment il était urgent et nécessaire de défendre cette culture créole. Ce que font l’association et le groupe Ziskakan depuis 1979 en rayonnant dans le monde entier.
Comment est né l’idée du documentaire Ziskakan ?
Sébastien Folin : Je produis des docs et des magazines depuis très longtemps. En 2015, lors du passage à Paris de Maya Kamaty, la fille de Gilbert Pounia, le leader de Ziskakan, je lui fais part de mon intention de réaliser un film sur elle. Sur quoi, elle me répond qu’elle préférerait faire un film sur l’épopée Ziskakan. Sa carrière musicale ne permet pas de nous revoir tout de suite. Après le confinement, début 2021, tout s’accélère et on travaille sur le doc. Elle m’a laissé la main tout en m’ouvrant les archives, me faisant rencontrer les gens, me racontant les histoires, etc. Là-dessus, j’ai essayé de trouver la dimension universelle du film. Comme j’avais un diffuseur national – France 3 – je suis passé de l’histoire du groupe (pour La Réunion, Ziskakan, c’est l’équivalent des Rolling Stones !) façon hagiographie à une histoire qui pourrait intéresser un breton, un malien, un corse, un basque… J’ai trouvé cette idée de tirer le fil du combat culturel en faveur du Créole. En poursuivant cette idée, je me suis rendu compte du parallèle qu’on pouvait tracer entre les débuts du groupe Ziskakan à la fin des années 70 et l’histoire contemporaine de l’île. Cela va au-delà de la simple histoire du groupe. C’est un portrait impressionniste de la créolité réunionnaise. C’est une culture insulaire que l’on retrouve aux Seychelles, à Maurice, à la Martinique… Jusqu’en Louisiane ! Tous ces peuples se sont retrouvés dans des endroits qui n’étaient pas les leurs, oppresseur comme opprimés. Cela a créé des cultures spontanées. Cette créolité est souvent maladroitement présentée comme le résultat d’un métissage. C’est ça bien sûr, mais c’est aussi une solitude qu’il fallait combler. C’est de l’amour, mais aussi du sang et des larmes. Pour La Réunion, on occulte souvent ces deux derniers. Car derrière ce vivre ensemble, on édulcore la dimension complexe du créole. C’est tout ça qui a guidé ma réflexion lorsque j’ai écrit le film.
Vous auriez été breton, vous auriez eu le même angle ?
S.F. : Je pense oui. Parce que vous bretons, vous avez mené des combats identiques. Comme nous vous avez vécu l’effacement de l’identité. Vous vivez peut-être encore l’oppression culturelle, voire son aliénation, la fameuse assimilation qu’on associe souvent à des gens de couleur. Il était interdit de parler sa langue vernaculaire. Nos histoires ont ça en commun. Après, je ne sais pas si je me serais attaqué à raconter ça en Bretagne. Je suis réunionnais et ma force c’est que les intervenants m’ont dit des choses qu’ils n’auraient jamais dites à quelqu’un qui n’était pas de là. Je pense sincèrement que j’ai eu des choses… C’est un film qui a été tourné en 13 jours. Je n’avais pas les moyens de Win Wenders. Je n’avais pas un an et demi pour tourner mon documentaire. Il était donc très écrit, à 70%. Et malgré tout, des choses sont arrivées spontanément comme Alain Mayendu qui parle de l’assassinat de son grand-père, Daniel Riesser qui dit dans un rire empli de pudeur quelque chose de violent : il mettait de la poudre sur son visage pour être blanc à l’église. Ce n’aurait pas été un réunionnais derrière la caméra, on aurait peut-être pas entendu ça.
Le fait que le film soit tourné en Créole aide à cette authenticité, cette sincérité ?
S.F. : Oui. Effectivement, le film est en créole et sous-titré en français. Je parle créole. C’est quand même plus simple de dialoguer dans la même langue que ses interlocuteurs. Il n’y a pas de traducteur et donc aucune perte de subtilité dans la traduction.
C’était une nécessité pour vous de faire découvrir cette culture créole en France ?
S.F. : Oui, Je suis militant. Tant que chacun gardera son histoire dans son coin, on ne pourra pas construire notre Nation. Etre français, c’est connaître l’histoire des bretons, des réunionnais, des parisiens… Et c’est aussi partager la même langue. Ce qu’on défend dans le film, c’est le créole et le français. Pas le créole partout et tout le temps. « Respectez-nous, ne nous écrasez pas » : c’est ça le combat de Ziskakan. Ce n’est pas le créole à la place du français.
C’était important que le film sorte sur une chaîne nationale. ?
S.F. : Oui, Ziskakan n’est pas qu’une histoire locale. L’esclavage n’est pas que l’histoire de La Réunion, c’est l’histoire de France. Dans toutes les régions de France, on a vécu les mêmes choses : le déplacement des populations, l’enlèvement des enfants, etc. Après, il ne faut tout mettre au même niveau. La déportation de 40 millions d’africains dans le monde, c’est unique. Mais des souffrances, il y en a eu dans toutes les régions du monde. Raconter l’histoire est donc fondamentale pour qu’on arrive tous à se retrouver autour d’une histoire commune. Si non, on en voudra toujours à quelqu’un. Ce film s’inscrit dans cette démarche.
On défend mieux la culture créole après avoir quitté son île ?
S.F. : Il y a quelque chose de cet ordre-là. On ne défend pas la culture créole à partir de cet exil, mais on arrive à mettre des mots sur un malaise.
Cela s’explique par une tradition orale ?
S.F : Et aussi parce que c’est une île peuplée de pirates, de malfrats, de cadets… Qui avaient subi l’oppression en Europe et qui l’on fait subir ici. Et comme les esclaves, ils sont arrivés par bateau. Tout le monde est arrivé par la mer à La Réunion. Cette histoire là ne nous est pas racontée. Moi j’ai 53 ans, et à l’école j’ai appris que mes ancêtres étaient Gaulois. Je n’ai jamais rien appris de mes origines indiennes.
Aujourd’hui, ça change ?
S.F. : Aujourd’hui, je pense que ça change. On enseigne l’esclavage. Mais il y a encore un vrai travail à faire.
Quel serait le vrai succès du film au-delà de son audience ?
S.F. : Déjà qu’il soit repris dans des écoles à La Réunion. J’y travaille. Et qu’il soit dans des festivals en Bretagne, en Louisiane, au Cap Vert, à Haïti, au Brésil et que tout le monde se dise : c’est notre histoire. A l’occasion de la remise du Prix de l’Académie Charles Cros, j’échangeais avec une manageuse, elle est irlandaise, et me l’a confirmé : c’est notre histoire !
Où sera diffusé le film ?
S.F. : Sur France 3 lundi 1er mai 2023 puis sur Canal+ Réunion au mois d’août prochain. On l’a aussi envoyé à différents festivals. C’est un travail au long-court. J’ai fait une traduction en anglais, en portugais et en espagnol.
En breton aussi ?
S.F. : Pourquoi pas ! Vraiment. J’adorerais que ce film soit traduit en occitan, en gaélique… Ce serait formidable. Et c’est ce qu’on cherche lorsqu’on fait un objet de création, c’est sa dimension universelle.
Abd Al Malik est la voix off. Il a été facile à convaincre ?
S.F. : C’est un beau cadeau qu’il m’a fait… Le film a été tourné au mois de juin 2022 et monté entre septembre et novembre de la même année. Au départ, c’est moi qui pose la voix. Ça me semblait naturel. Et puis un ami musicien et producteur, David Donatien, me dit que la voix ne va pas. « Trop journalistique » me dit-il. Je creuse et je réfléchis. Et là l’évidence un nom s’impose aux vues de ses combats : Abd Al Malik. Un matin, le lui envoie un texto. Cinq jours après, on échange par téléphone et il me confirme que son agenda est complet, mais accepte de visionner le docu. Deux jours après, il me donnait son accord ! On a fait la voix off en deux heures un samedi après-midi. Il n’a pas fait beaucoup de prise. Il a une vraie musicalité dans sa façon de faire. Il ne s’est pas mis en avant comme il pourrait le faire. Il a eu l’intelligence de se mettre au service du film.

Les membres fondateurs de Ziskakan.
Vous pensez à ce que serait devenu le film, s’il était resté focalisé sur l’aventure du groupe ?
S.F. : Il n’aurait pas été très différent en fin de compte. Mais il aurait fallu beaucoup plus d’images d’archives. Les rushs de Central Park, qui pour moi sont le point d’orgue émotionnel, ont été vraiment difficile à trouver. Plus de quatre mois ! En juin, lors du tournage, je cherche des photos, des coupures de presse, des classements au Billboard… Rien ! Fin juin, je me retrourne vers une société de production américaine qui avait tourné le concert. En septembre, je relance. Sans retour, je me tourne vers les concerts d’Afrique du Sud. Là, j’ai une fin de non recevoir. Enfin, en octobre, je reçois une VHS de New York ! Quelle déception, les images sont inexploitables ! Pourries de chez pourries ! Et fin octobre, alors que le montage doit être bouclé mi-novembre, je reçois un fichier avec les images que vous voyez dans le documentaire. J’étais sauvé ! Entre temps, j’avais cherché partout auprès des photographes qui avaient suivi le groupe sur leurs tournées mondiales, dans les studios d’enregistrement… Il n’y a rien, aucune archive significative.
Le groupe Ziskakan a sorti deux disques chez Island. On ne peut donc pas parler d’une simple culture locale !
S.F. : Même si Danyel Waro n’a jamais sorti de disques sur une Major, il a tourné dans le monde entier et a été samplé par Kanye West ; Alain Péters a été repris par Bernard Lavilliers et Raphaël en parle souvent. Il y a un rayonnement. La force de Ziskakan c’est de ne pas faire de musique traditionnelle. Ça tend même vers le rock. C’est pourquoi, j’ai choisi une musique très blues pour le film avec un mélange de percussions. Leur musique est incroyablement originale.
Tous ces musiciens vivent encore à la Réunion ?
S.F. : Oui, ils vivent toujours là-bas. Ils sont actullement (avril 2023, ndlr) en tournée en Inde. Pourtant, ça reste une association locale. Gilbert Pounia était un éducateur avant de devenir musicien professionnel. Il a a gardé cette âme. Il continue à faire jouer les jeunes de quartier.

Ziskakan – Gilbert et Anny
L’association Ziskakan a le sentiment d’avoir gagné son combat ?
S.F. : Je pense oui. Tout en ayant le sentiment que ce n’est pas fini. L’histoire de la reconnaissance de la culture créole s’entrechoque avec la mondialisation. Les autoroutes de l’information se sont ouvertes avec le cable, le satellite et Internet. Beaucoup de jeunes se sont européanisés… Il y a une dichotomie entre une Réunion rurale et une Réunion urbaine.
La Réunion est une île communautaire ?
S.F. : Non, c’est une île créole. Elle est communautaire socialement, mais pas ethniquement. Même si malheureusement, le calque est souvent le même. Pour Axel Gauvin, le combat n’est pas fini, pour Danyel Waro, il est perdu. Mais les deux sont toujours sur le terrain. Et puis, le créole est enseigné à l’école… Le fait d’avoir été institutionnalisé, ça lui a donné une vraie reconnaissance et fait croire que le combat était gagné. Mais c’est plus subtil que ça.
Hervé DEVALLAN
Ziskakan – 53 minutes
Première diffusion nationale : Lundi 1er mai 2023 à 23h40 sur France 3
A voir et à revoir en replay sur France TV











