Couverture hollywoodienne… Scénario façon John Le Carré inspiré de faits réels… Graphisme d’une beauté électrisante… La nouvelle bande dessinée de Hyman & Fromental est un petit bijou de talents multiples.
Dolce & Gabbana… Victor & Rolf… Il en est de la bande dessinée comme de la mode : certains noms composés inspirent le succès. C’est le cas d’Hyman & Fromental (pour Miles Hyman et Jean-Luc Fromental) qui affichent leur double patronyme comme une incontestable marque de qualité. Après leur sublissime Coup de Prague – Prix de la meilleure BD au Festival du Polar de Cognac 2017 – le duo se reforme autour d’un scandale retentissant : la fameuse affaire Profumo, qui aura nourrit les manchettes des plus importants journaux européens tout au long de l’année 1963.
Mise en place du décors
Royaume-Uni. Londres. L’histoire est complexe et les personnages nombreux. La machination s’installe. Lentement. Nous sommes à l’approche du Swinging London mais l’intrigue évolue dans un autre univers, celui de l’aristocratie so gentry où tout est beau, calme et serein, au rythme suave des chansons de Cliff Richard. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’un espion russe entre dans la danse et ne vienne écraser quelques pieds fougueux sur une piste devenue théâtre d’opérations pour le moins belliqueuses. C’est ici qu’apparait le rôle phare de notre histoire, un certain John Profumo, Secrétaire d’État à la Guerre du Royaume-Uni (équivalent du Ministre de la Défense français) dont les parties fines vont bientôt mettre en danger la sécurité du pays.
L’Angleterre du début des années soixante n’était pas celle du roi Charles III. Un scandale sexuel en pleine Guerre froide – qui plus est relatif à l’espionnage Est-Ouest – revenait à poser une grenade dans la poche de ceux dont les noms apparaissaient sur le carnet de bal des évènements. Être à la fois maîtresse du ministre de la Défense et d’un diplomate rattaché à l’ambassade de Russie, faisait « cornichon sur le pouding », d’autant qu’à ces amours adultérines s’ajoutèrent plusieurs concubins d’un soir. Une intrigue tortueuse, des scènes fumeuses, on se croirait dans un roman et pourtant tout est vrai, au point d’avoir ébranlé la Grande-Bretagne de 1963.
Vérité proche du documentaire
Jean-Luc Fromental est une histoire de la bande dessinée à lui tout seul. Les nouvelles aventures de Lucky Luke, c’est lui… Le dernier album de Blake et Mortimer, aussi… Les aventures d’Hergé, toujours lui… Fromental est partout. Mandarin parmi les érudits, il ajoute dans ses scénarii une pointe de littérature, de musique et de cinéma, bref ! de culture au sens large. C’est le cas avec l’affaire Profumo et ses relents d’espionnage internationaux encanaillés de coucheries mondaines. Une lecture soutenue par les dessins de Miles Hyman dont l’austérité du trait s’apparente à celle des gentlemen anglais.
La profusion de détails est stupéfiante. Quelques exemples. L’illustration de la couverture originale d’un livre de Ian Fleming (page 11)… La marque d’un gin et d’un whisky très consommés à l’époque sur des cendriers publicitaires (page 25 & 49)… La couleur du store du restaurant Rules qui était bel et bien orange lettré de blanc en 1963, avant de devenir rouge en lettres dorées par la suite (page 56)… Les célèbres Craven « A » sans filtre dont le bout était entouré d’une fine bande de liège, ce qui permettait de ne pas mouiller le papier (page 58)… Oui, moult détails qui se plaquent sur « ces années-là » comme des diapositives sur autant de souvenirs, et enracinent l’histoire dans une vérité proche du documentaire.
Palette chaude aux couleurs suaves
La palette chaude aux couleurs suaves de Miles Hyman jure avec la froideur et le cynisme des protagonistes. Chaque image est cadrée comme un plan cinématographique dans lequel évoluent des visages ombrés. La force des traits incise la lecture comme pour mieux y greffer la violence de l’histoire. Et puis ces visages ! De véritables « gueules ». Leur présence est telle que certaines vignettes se passent de texte ; apparaissent alors des héroïnes hitchcockiennes (bien qu’elles ne soient pas blondes) et des héros scorsésiens (bien qu’ils ne soient pas des citoyens lambda) effectuant un voyage dans l’extraordinaire ; ils brisent la monotonie de leur quotidien avant d’y retourner, comme si tout n’avait été qu’un rêve, ou un cauchemar.
Cette Romance anglaise est un savoureux cocktail d’espionnage, d’aventure, de thriller, de politique et de sexe. Véritable coup de maître plein de rebondissements magnifiés par l’incroyable talent de Hyman & Fromental. Le résultat est somptueux, au format d’un néo-polar qui dénonce la société contemporaine ; conclusion fracassante de deux talents exceptionnels restituant l’ambiance sixties londoniennes, et tout l’amer désarrois d’un monde disparu avec son époque. Le livre existe en deux versions. Une édition classique et un tirage de tête avec jaquette et frontispice numéroté et signé. Rien n’est trop beau quand ça l’est déjà.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Février 2023 – J.E.-V. Publishing & Bretagne Actuelle
Une romance anglaise, une bande dessinée de Jean-Luc Fromental et Miles Hyman aux éditions Dupuis – 104 pages couleurs format 237×310 – 23,00€ / Tirage de tête : 35,00€













