Apprendre à travers Proust fait ricochet sur tous les autres plaisirs de la vie. L’histoire du plus grand écrivain francophone du XXème siècle commence avec l’impressionnisme et se termine en plein triomphe du jazz. Entre les deux, le freluquet Marcel est devenu le grand Proust.

Plus qu’aucun autre grand écrivain, Proust a disparu sous le poids de son mythe. Son parcours fut celui d’un enfant de famille bourgeoise ; d’abord élève à Condorcet, puis à Sciences-po avant de devenir un jeune poète qui, au long de sa vie, enverra davantage de lettres qu’il n’en aura jamais reçues. Mais qu’en est-il réellement du mondain… Du Snob de salon… De l’asthmatique… De l’auteur méticuleux… De celui dont tout le monde affirme (mensongèrement) l’avoir lu sans vraiment le connaître ?

Une œuvre qui échappe à l’histoire et aux structures

De Proust l’on retient avant tout un style littéraire saturé d’étendues à n’en plus finir. De longues phrases… des paragraphes d’envergures constituant d’interminables chapitres … et, bien entendu, une histoire fleuve présomptueusement intitulé À la recherche du temps perdu.  Son frère cadet, Robert, usait à ce propos d’un trait d’humour : « Le malheur, c’est qu’il faut que les gens soient très malades ou se cassent une jambe pour avoir le temps de lire La Recherche. » Dans son merveilleux essai, Comment Proust peut changer votre vie, le philosophe Alain de Botton illustre le propos ainsi : les lecteurs « se trouvent confrontés […] à des phrases aux constructions serpentines, dont la plus étendue, située dans le cinquième volume, couvrirait près de quatre mètres dans une taille de caractères normale, et s’enroulerait dix-sept fois autour de la base d’une bouteille de vin. » (sic)

Ce Hors-série du Figaro procède comme Alain de Botton. Il offre une appréciation singulière du travail de Proust. Au fil d’un sommaire en quatre parties : Le musée intérieur… Les travaux et les jours… Le temps retrouvé… Les intermittences du cœur… nous comprenons qu’ À la recherche du temps perdu échappe à l’histoire de la littérature et à ses structures traditionnelles. Les différents articles expliquent de manière accessible, et parfois mi-sérieuse, comment l’œuvre littéraire la plus célèbre du XXème siècle relève d’une proximité entre son auteur et ses lecteurs, de sorte que toute production antérieure apparait sommaire et imprécise, voire épaisse et lourde. Oui ! Ce Hors-série permet d’accéder à l’univers intellectuel et créatif de celui dont tout un chacun aime à fanfaronner  : « Il faudrait que je relise Proust », sans pour autant l’avoir jamais lu, si ce n’est au lycée, quelques passages sujets à des explications de textes rébarbatives.

« La vie est trop courte et Proust est trop long. »
Anatole France

Il faut imaginer Marcel Proust né en 1871, lorsque la France était en partie occupée par l’envahisseur prussiens. L’écriture de La Recherche débute en 1907, un travail titanesque qui mènera son auteur jusqu’à sa mort en 1922 ; quinze années d’une besogne quotidienne à se défaire des apparences et autres inutiles ambitions, l’esprit détourné de tout ce qui n’est pas son œuvre, Proust y consacra jusqu’à ses dernières forces. Bien que le roman soit long, il s’en dégage toutefois une étrange fugacité. Juste a-t-on le sentiment d’y avoir pénétré que Le temps retrouvé nous emporte déjà. C’est en cela que prend forme la vérité essentielle transmise par le narrateur, évoquant ce que l’existence a d’absurde au fur et à mesure qu’elle nous échappe.

À la recherche du temps perdu est écrit selon une trame linéaire au fil de laquelle plusieurs récits parallèles se recoupent et se propagent en ondes concentriques autour de personnages principaux et d’une centaines de figures secondaires. Ainsi, le lecteur est-il invité à découvrir la multiplicité humaine. En dehors de la mère et de la grand-mère du narrateur, toutes deux rayonnantes de perfection et d’amour, n’existe qu’une multiplicité de protagonistes chez qui prévalent l’indifférence, la malignité, le fugace et l’éphémère. Les seuls repères chronologiques sont les dates d’une époque riche en évènements d’importance : le début de la IIIème République… l’affaire Dreyfus… la guerre 1914-1918…

L’art et la culture d’aimer Proust

L’un des articles les plus merveilleux de ce Hors-série est celui intitulé Le musée intérieur ; il ouvre les portes d’une pinacothèque proustienne s’avérant être un magistral traité d’histoire de l’art. Des jeunes filles de Botticelli aux doucereux nuages de Nicolas Poussin, des processions de Giotto au clair-obscur de Rembrandt, La Recherche est une galerie où l’on peut admirer la plus fabuleuse collection de chefs-d’œuvre. Elle révèle que Proust n’avait qu’une religion, celle de l’art. Tout commence par une description extraite de Du côté de chez Swann, lorsque la narrateur évoque la désormais célèbre lanterne magique qui le distrait dans sa chambre de Combray pendant ses longues soirées d’ennuis ? « […] ; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. »

Au fil des chapitres, apparaissent divers toiles et fresques. Ici, la description de Bloch et de ses sourcils circonflexes ressemble au portrait du sultan Mehmet II attribué à Giovanni Bellini… Plus loin, l’effroyable nez de M. de Palancy figure les traits d’un Ghirlandajo… « Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons : […] » Plus loin encore, La reddition de Breda, célèbre tableau de Velázquez, sert à une diatribe du baron de Charlus… Quant à la mort de Bergotte, père spirituel du narrateur, elle a lieu dans le cinquième tome, La Prisonnière, après l’observation d’une toile de Vermeer exposée aujourd’hui à la Haye : Vue de delft…

Une société fictive inspirée du réel

Si Marcel Proust a merveilleusement dépeint son milieu c’est parce qu’il vivait en dehors, appartenant à la société patricienne des salons du XIXème siècle, sans pour autant y prendre part, si ce n’est avec une circonspection d’écureuil. Pour lui, la guerre 14-18 n’était rien d’autre qu’un sujet de conversation. « La vérité politique, quand on se rapproche des hommes renseignés et qu’on croit l’atteindre, se dérobe. », écrit-il dans Le côté de Guermantes. En d’autres termes, il n’y a pas de vérité politique chez Proust, préférant s’inspirer des cercles et salons dans lesquelles il recueillera les modèles, les anecdotes, le vocabulaire et les décors de la société fictive à laquelle il a donné vie ; …

… ; un récit imaginaire dont eu peut supposer que tout ce qui y figure s’est réellement passé ; les personnages de son histoire ont réellement existé, en la reconstituant il est possible de découvrir l’importance de l’infime dans un terrain de jeu situé entre la Belle Époque (1870-1914) et les Années folles (1918-1929). La réédition de ce Hors-série du Figaro – déjà paru en 2013 – augmenté et amélioré, permet de redécouvrir celui qui, futile, s’attardait sur un détail de toilette et une particularité physique… celui qui, concierge, rapporta moult anecdotes, situations et mots d’esprit… celui qui, indiscret, fut le chroniqueur de son époque en donnant au Figaro une série de ses célèbres « Salons parisiens » publiés sous forme de billets entre 1903 et 1904, préfigurant sa désormais célèbre Recherche. La boucle est bouclée.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Octobre 2022 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.

Marcel Proust : Le miroir de nos jours – Un numéro Hors-série du Figaro – Vente en kiosque, aubette, chez les buralistes et sur le site du Figaro boutique – 207 pages glacées-couleurs – 8,90 €

Documentation partielle :
Outre Le Figaro Hors-série précité, notons L’ABCdaire de Proust de Thierry Laget – chez Flammarion /-/ Comment Proust peut changer votre vie, d’Alain de Botton – Éditions 10/18 /-/ Proust (volume I & II) de Jean Yves Tadié – Éditions Folio /-/Le manteau de Proust de Lorenza Foschini – Éditions Quai Voltaire /-/ Marcel Proust d’Edmund White – Éditions Fides /-/Dictionnaire amoureux de Proust de Jean-Paul & Raphaël Enthoven – Éditions Plon /-/ À la recherche du temps perdu, édition intégrale mcmlxxxix chez Jean de Bonnot /-/À la recherche du temps perdu, bande dessinée en huit tomes, série en cours de Stéphane Heuet chez Delcourt /-/À la recherche du temps perdu, téléfilm réalisé par Nina Companeez /-/Les livres de ma vie : Simone Signoret (voir à 7,15 minutes) – INA

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