Nul n’a à la défendre. Son œuvre suffit. Il n’en reste pas moins que les réactions au Prix Nobel de littérature décerné à Annie Ernaux interrogent.
Qu’est-ce qui déclenche un tel déferlement d’insultes et d’excitation ? De colère et d’invectives ?
Toujours ce fond d’être en désaccord avec ce qui fait accord, sans doute. L’horrible consensus des pisse-froid échaude fortement les forts en gueule, oui. Cela suffit-il ?
Ajoutons-y une pincée anonyme de Net et autres messageries où ça circule plus vite que son ombre, dont ce qu’on imagine de l’ordre du fake, notamment ce pseudo libraire aixois qui refuserait carrément au nom du wokisme la vente de l’œuvre ernienne ! Incroyable ! Un libraire censurant le livre ! Un libraire affichant l’interdit de lire !
Est-ce de l’ordre tout aussi primaire de la jalousie propre à tout milieu, fût-il moins futile et composé d’intellectuels de haut vol ! Point de haut vol quand c’est un autre que soi qui est couronné !
N’empêche. Ce n’est pas suffisant non plus.
Force est aussi de constater en premier dans ces réactions, et de manière heureuse, que la littérature compte ! Qu’elle est même première et du coup déclenche la polémique, excite les passions, on va le dire comme cela pour l’instant, de manière symbolique ! Gratuite ! Humm ! Je ne crois qu’à moitié à ces premiers arguments avancés.
La littérature d’Annie Ernaux touche l’intime et voilà une affaire qui redresse sur chacun des corps les poils. D’autant qu’elle a inventé un mode narratif, un genre stylistique, l’autobiographie impersonnelle. Ce n’est pas rien de susciter partout la critique académique, au risque d’ouvrir la boîte de pandore des excités de tout poil.
Son inventivité sur quarante-cinq ans d’écriture se lit de l’extérieur, se regarde depuis le monde entier et permet à Stockholm de décerner en conscience un Nobel mérité. Cela agace d’autant les franchouillards coincés de leur cuistrerie !
Annie Ernaux, comme Camus avant, écrivent à partir d’une expérience de la pauvreté, du dénuement, de ce qui devrait être resté illisible. Or ils écrivent. Leur style est de l’arte povera, oui sans doute et ceci explique cela. Proust écrivait depuis son milieu, Camus et Ernaux aussi ! La preuve par le livre ! La preuve du pauvre par la scriptura povera ! C’est du grand style, n’en déplaise aux donneurs de leçon. L’ont-ils lu ? Ont-ils craint de la lire ? Ernaux, comme Camus, écrivent impersonnellement pour toutes les personnes et au nom de toutes !
Ils écrivent l’un et l’autre avec des petits canifs de phrases tranchantes, tranchées, brûlantes. Les phrases d’Annie Ernaux incendient.
Au risque donc d’échauffer et notamment dans les vieilles cuisines de la misogynie. Ernaux parle et écrit cru. Sexe, viol, avortement, corps, contraception, amants, jalousies, divorce, obsession, Annie Ernaux écrit le temps présent, Elle le monte à cru et l’analyse. Comme on le vit, comme on s’en délecte et comme on l’exècre. Son corps est son divan. Sa littérature, le nôtre !
Et de plus, cerise de colère sur le gâteau littéraire, Annie Ernaux parle en liberté, s’exprime en liberté et sur tous les sujets. La Présidentielle, la manif du 16 octobre ! Au risque, comme avant elle Marguerite Duras, d’engager sa pensée personnelle dans des combats très conjoncturels. L’écriture est au scalpel et la parole parfois a l’épaisseur du trait qui frôle la poutre. Et alors ?
Le déferlement de colère s’avère, du coup, hyper réactionnaire, carrément antiféministe et notoirement con.
Annie Ernaux dénonce les cons et révèle la connerie, c’est-à-dire ceux qui refusent l’époque libertaire, le réveil des servitudes et le nécessaire affranchissement des tabous.
La culture d’inceste, la culture patriarcale sont derrière nous, pas loin derrière, mais juste avant que le patriarche meure, il assène, il éructe, il se ridiculise. Combien de féminicides et de viols quotidiens prouvent que le patriarcat se ridiculise encore, et en tuant ? Un viol en France toutes les huit minutes. Une femme trucidée tous les trois jours en France.
Lisons Ernaux dont l’analyse littéraire permet à tous les lectrices et teurs, les citoyens et hyènes donc, celles et ceux qui lisent, de franchir l’étape dure des temps présents. Les mutations paraissent moins âpres en lisant Les années qui nous invitent à désirer l’écrivain ou l’écrivaine d’après.
Edouard Louis ?
Nobel qui pourra !
Gilles CERVERA











