Force de la poésie. Celle qui parle à l’oreille et au cœur. Celle qui se tient « à côté de tous les crucifiés » comme le dit Abdellatif Laâbi. Le poète marocain, né à Fez en 1942, revient inlassablement sur le métier pour dire le pouvoir des mots face à la barbarie et au chaos. « De l’homme à son humanité/la poésie est le chemin le plus court/le plus sûr ».

Abdellatif Laâbi a passé huit ans et demi dans les geôles marocaines entre 1972 et 1980. C’est presque de l’histoire ancienne mais cette épreuve, qui l’a particulièrement marqué, l’amène à porter une attention particulière à tous les réprouvés de la terre comme « cet ami aujourd’hui en prison », un réfugié palestinien en Arabie Saoudite.

Dans une chronique d’avril 1980 publié par la revue Croissance des jeunes nations, Xavier Grall avait déjà attiré notre attention sur cet auteur marocain aux « poèmes tumultueux, rageurs, accusateurs » contenus dans son livre Le règne de barbarie (Seuil). Enthousiasmé par son écriture, le poète breton ajoutait : « L’œuvre de Laâbi, si moderne soit-elle dans sa forme, relève de l’oralité. Elle trouve toute sa puissance d’être dite. Et, plutôt que d’être dite, d’être hurlée dans les derbs sauvages du Maroc prolétarien. Hurlée à la face des princes qui, la djellaba dans le placard, s’en vont en Rolls-Royce, festoyer en leurs palais d’Azrou ou de Marrakech ».

Le verbe du poète marocain s’est assagi. Il y a toujours cette dénonciation de « la suprématie tonitruante du chaos ». Mais on ne peut réduire Abdellatif Laâbi à un poète engagé ou militant, car il y a aussi chez lui, profondément, ses interrogations sur le temps et l’expression de ses propres doutes. De la poésie, il dit notamment qu’elle est un peu sa religion, mais « une religion/qui cultive le doute/plutôt que la foi ».

Dans une série de Robaiyates (mot arabe pour désigner les quatrains), il distille ainsi quelques sages vérités. « Couvrez-vous de soie grège et de laine écrue/marchez au rythme des plus lents d’entre vous ». Ou encore ceci : « Vous ôterez vêtements, couvre-chefs et resterez pieds nus/vous exposerez vos peaux au chaudron renversé des étoiles ». Eloge de la lenteur, au diapason de penchants contemporains en faveur de la sobriété choisie et du respect de la nature. Dans le Abdellatif Laâbi de 80 ans, on croit parfois entendre Omar Khayyam nous disant : « Ne renonce jamais aux chants d’amour, aux prairies, aux baisers,/Jusqu’à ce que ton argile se fonde dans une plus ancienne » (Les Quatrains, Albin Michel)

Etablissant à la fin du livre « la carte d’identité poétique » de l’auteur marocain, Jacques Alessandra parle d’une « esthétique de la dissidence doublée d’une éthique et d’une foi en l’homme jubilatoire ». Il faut dire que Abdellatif Laâbi se laisse d’autant mieux approcher que son propos se tient à distance du jargon et de l’hermétisme. Face à « l’insolence de la vieillesse », il salue « la manne des matins ». Et comment ne pas s’émerveiller à la lecture de ces deux vers ; « Entre les vivants et les morts/la poésie n’a pas de préférence ».

Pierre TANGUY

La poésie est invincible, Abdellatif Laâbi, Le Castor Astral, Poche/Poésie, 2022, 150 pages, 9 euros.

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