Personne ne connait son nom mais tout le monde connait son travail. Il est l’auteur d’un des plus célèbres maquillages au monde. L’image est devenue iconique. Voici le portrait d’un artiste trop longtemps resté dans l’ombre.
Pierre Laroche fait partie de ces gens qui nourrissent les légendes. Beaucoup de mystères l’entourent. Nul ne connaît sa véritable date de naissance ni l’exact orthographe de son nom. Certains crédits affichent Laroche, d’autres La Roche, et sa carrière se résume trop souvent à quelques brèves notes au bas d’une page. Son talent est toutefois intimement lié à l’une des plus grandes stars du XXème siècle, David Bowie, en particulier à son visage zébré de bleu et rouge sur la pochette de l’album Aladdin Sane. Derrière cette image emblématique, se cache un génie du maquillage hélas ! aujourd’hui oublié. On lui doit le look glitter et l’œil charbonneux du glam rock. Toute une génération de maquilleurs s’en est inspiré et continue de le faire. Alors, qui était Pierre Laroche ?
Apocryphe comme un manque de certitudes
Aucune vérité absolue n’existe le concernant. On l’imagine né en 1946, sans précision de jour ni de mois, et moins encore de lieu ; peut-être à Alger où il est supposé avoir grandi, peut-être ailleurs, la biographie de Pierre Laroche commence par l’absence de certitudes. Nous pourrions lui inventer une enfance entre l’Algérie (alors département français) et la Métropole, mais il s’agirait d’une supputation invérifiable. Il faut attendre son entrée dans la vie professionnelle, aux alentours de 1964, pour envisager que Pierre a cette fois bel et bien quitté l’Algérie devenue indépendante. C’est alors qu’on le retrouve à Londres employé par Elisabeth Arden Enterprise en plein essor européen, sans précisément connaitre son affectation ; les plus audacieux l’affirment avoir été « maquilleur testeur », mais, en fois encore, nous en sommes réduits aux spéculations. L’histoire de Pierre Laroche est un horizon qui s’éloigne au fur et à mesure que l’on s’en approche.
Premières traces concrètes
Il semble, en revanche, avoir débuté une carrière freelance à partir de 1972, époque durant laquelle l’ex petit Algérois devenu maquilleur commence à travailler pour David Bowie. Aucune trace ne mentionne leur première rencontre. La star fait toutefois appel à lui pour le grimage de son personnage Ziggy Stardust, un extraterrestre au visage pâle et paupières fardées ; Pierre Laroche lui dessine sur le front un disque orné de paillettes, sorte de troisième œil ésotérique – tout au moins peut-on le supposer – proche des métaphores dont Bowie a toujours eu le secret. Laroche suivra le Ziggy Stardust Tour (Royaume-Uni, États-Unis et Japon) de février 1972 à juillet 1973. Il aura entre temps œuvré aux pochettes des deux albums suivants, Aladdin Sane & Pin Ups. Sur ce dernier, Bowie apparait en compagnie de Twiggy, mannequin star du Swinging London qui venait de mettre fin à sa carrière de modèle.
La pochette représente un couple photographié en plan américain. Elle et lui semblent venus d’ailleurs. D’où ? De quelle époque ? L’imagination est conviée à la réponse. Le maquillage est toutefois plus nuancé que pour Aladdine Sane. Moins agressif. Les tons sont doux. Couleur chair. Pastel. La peau mat de Twiggy tranche contre celle cadavérique de Bowie. Leurs visages sont maquillés à l’opposé. Teint clair et rosé pour le mannequin. Plus sombre et fade pour la rock star. L’histoire dit que Laroche aurait été inspiré par le contraste entre les deux corps. Ce maquillage a depuis servi de support à bien d’autres ; évoquons, par exemple, la pochette du groupe américain Human Drama pour son album également titré Pin Ups, paru en 1993, tout juste vingt ans après celui de Bowie.
En même temps de poursuivre son travail avec David Bowie, Pierre Laroche participe à la conception de la pochette du troisième album de Roxy Music, Stranted, mis en vente le 1er novembre 73. Marilyn Cole, « Miss Janvier 1972 » du Playboy britannique, puis « Playmate de l’Année 1973 », est choisie pour modèle. La photo sera prise dans un minuscule studio sur Edgware Road, quartier de Paddington, à Londres. Femme alanguie au milieu d’une jungle humide… Elle s’offre dans une magnifique robe rouge déchirée… La pointe des seins apparait sous le tissu… Ses cheveux sont aspergés d’or… Pierre Laroche accentue le maquillage à outrance, les couleurs sont primaires et complémentaires, du rouge et du vert au format d’aplats lisses et propres. L’une des plus merveilleuses pochettes, non seulement de Roxy Music, mais de toute l’histoire de la pop-music.
Éclair sur un type malsain
Toutes les pochettes d’album de David Bowie ont marqué l’histoire du rock. Celle d’Aladdin Sane encore davantage. Le titre (Saint Aladin) relève d’un jeu de mot avec l’expression A lad insane (un type malsain) ; il annonce l’apparition d’un nouveau personnage dans le bestiaire de l’artiste, sorte d’archétype de Ziggy version américaine, grimé d’un maquillage plus singulier que les précédents. Rien n’existe de définitif quant à la création de cette pochette devenue mythique, si ce n’est le nom du photographe, Brian Duffy, et celui du maquilleur, Pierre Laroche, responsable de l’éclair rouge et bleu en travers du visage ; la goutte d’eau transparente sur la clavicule gauche de Bowie sera ajoutée par le graphiste Philip Castle qui avait déjà travaillé sur les affiches du film Orange Mécanique.
Dans son livre Duffy Bowie, le photographe évoque brièvement sa première rencontre avec la star et Pierre Laroche. « David est entré dans le studio. Il portait une veste de soie bleue, un jean roulé et des Kickers bleus. […] Je me souviens de Pierre assis avec un sourire sur le visage. Il encourageait David lorsque j’ai commencé à le photographier. » Mais rien, absolument rien de concret, nulle part, sur ce qui s’est réellement passé lors de cette séance. Le création de l’éclair reste un mystère. Qui en a eu l’idée ?… Comment a-t-elle évolué ?… Pourquoi le choix du bleu et du rouge ?… Des quatre protagonistes susceptibles de répondre à ces questions, trois sont aujourd’hui décédés, seul reste Philip Castle qui, à soixante-dix-neuf ans, ne donnent plus d’interview. Il est, certes, possible d’envisager mille hypothèses ; certaines toucheront du doigt une probable vérité désormais impossible à vérifier, d’autres relèveront d’un absolu imaginaire. La sagesse est de reconnaître ne rien savoir de plus.
Quelques « diamants » Swarovski
Après le Ziggy Stardust Tour, Pierre Laroche enchaine en devenant le chef-maquilleur du clip Life on Mars. Bowie y apparait le regard saturé d’un bleu cyan… Ses pommettes sont rehaussées de rose bonbon… Le magenta des lèvres électrise un teint affadi… Autant de couleurs violentes accentuées par des cheveux orange… L’ensemble recompose son visage aux formats de taches explosives, presque vulgaires – au sens latin du terme, vulgos, qui choque la bienséance – voire obscènes. Une saturation de formes et de tons qui s’installeront comme la « marque » Pierre Laroche.
La même année, il rencontre le chanteur suisse Patrick Juvet pour qui il imagine un entrelacs « d’aigrettes » – ce sont, en fait, des accroche-cœurs – dessinées sur son visage, le long desquelles sont posés des « diamants » Swarovski. Plusieurs heures sont nécessaires au résultat, suivies d’un minutieux démaquillage afin de récupérer un part un les quelques deux cents brillants. Patrick Juvet en fera l’illustration de la carte de son fan club. Ce n’est que trente ans plus tard, en 2005, lorsqu’il publiera ses mémoires, que nous en apprendrons davantage. Extrait.
« Le spectacle donné par les Rolling Stones au Forest national de Bruxelles [17 octobre 1973] fut notre principale source d’inspiration […] En coulisses, où nous étions conviés pendant l’entracte, je me fis draguer par un mec au cheveux longs. Il était l’un des maquilleurs de David Bowie et s’occupait aussi de Mick Jagger, d’où sa présence ce soir-là. Alors, quand il m’annonça à moi, qui connaissait son travail pour les pochettes de David Bowie et quelques autres pop-stars, qu’il aimerait s’occuper de moi, je vis une chance à saisir. Flatté, je l’ai suivi dans la suite de Bianca Jagger […] afin qu’il me montre le nouveau maquillage imaginé pour Bowie. Et là, il me proposa de le réaliser sur mon visage pour voir ce que cela donnait. Pierre dessina alors une aigrette en diamants, prit un Polaroïd et me dit : « Finalement, ça te va très bien. J’ai créé ce maquillage pour Bowie, mais si tu fais un spectacle un jour, il sera pour toi. » Le look Juvet que j’allais inaugurer fin 1973 à l’Olympia venait de naître. » – (Les Bleus aux cœur, Flammarion, page 91)
La Roche en deux mots
Nous sommes maintenant fin 1974. Pierre Laroche enchaine avec le tournage du Rocky Horror Picture Show au générique duquel son nom apparait en deux mots (La Roche), crédit qu’il partage avec un maquilleur spécialiste des effets spéciaux, Peter Robb-King. Le grimage outrancier de Tym Curry, allias Dr Frank-N-Furter en bas-résilles, dont tout le monde connait aujourd’hui la figure wonderfully weird, c’est lui. Les codes sont toujours dans la même veine. Une peau couleur cuisse de nymphe… Des lèvres rouge cerise… Les paupières sont saturées d’un noir fuligineux afin d’accentuer le regard… Et des pommettes évanescentes rehaussent l’ovale du visage. Pierre Laroche installe définitivement son style post-expressionniste.
Les mois passent. Il devient le make-up artist attitré de Mick Jagger lors du Tour of the Americas ’75 des Rolling Stones. Le chanteur aura chaque soir les paupières noircies d’un bleu profond. Entre temps, quelques semaines avant le lancement de la tournée à Baton Rouge, Pierre est à New York pour une séance photos avec Daryl Hall et John Oates qui lui ont demandé un maquillage pour la pochette de leur quatrième 33 tours. Comme Bowie et Jagger, Hall & Oates sollicitent de l’audace, d’autant qu’ils souhaitent apparaitre pour la première fois sur leur pochette. Laroche pratique sa technique du « tachisme » : lèvres, pommettes et regards saturés d’ombres sur des visages androgynes photographiés en noir & blanc par William King. Le rendu « argent » marquera à ce point les esprits, que le disque sera communément rebaptisé le Silver Album. Sans nul doute la plus belle pochette du groupe.
Bill, Dona, Bianca, Helmut et les autres…
Fort de ses succès américains, Pierre Laroche s’installe aux États-Unis. Il lui est supposé une clientèle d’entreprises mais seules les traces de son travail people permettent de dessiner un semblant de parcours somme toute décousu. En 1976, on le retrouve concepteur, designer et maquilleur pour la pochette de Stone Alone, second album de Bill Wyman, bassiste des Rolling Stones. La même année, il enchaine avec Dona Summer et son album Four seasons of love, maquillant la star pour une séance de photographies qui serviront à la pochette et à l’édition de posters promotionnels. L’année suivante, il participe à plusieurs shooting de Helmut Newton, entre autres celui de Bianca Jagger pour le magazine People – d’autres photos, en particulier pour le Vogue anglais du 1er mars 1974 sur lesquelles le maquillage de l’épouse de Mick rappel le style Laroche, prêtent à croire qu’elle aurait déjà fait appel à ses services à l’époque où il venait de rencontrer le couple Jagger ; rien n’est toutefois sûr nonobstant une similitude troublante. Le shooting de Bianca Jagger, donc, puis celui de la créatrice de bijoux Esla Peretti paru dans le Newsweek du 4 avril 1977.
Viennent les années 80. Pierre Laroche aurait travaillé pour deux des plus grandes stars de l’époque : Madonna et Michaël Jackson. Dit-on… Lit-on… Entend-on… Il est pour l’heure impossible de recouper ces informations. Aucun des disques de Madonna ou Michaël Jackson ne le crédite d’une quelconque participation. On sait seulement – et encore ! sans détail précis – que la maladie le contraindra à ralentir la frénésie et les excès de la décennie précédente. Il se soignera. Espérera un traitement. Luttera. Puis finira par s’éteindre en 1990 ou 1991. Toutes les sources s’accordent pour dire que ce fut à Paris. Au mois d’août. Il devait avoir 45 ans. Peut-être plus. Le reste n’est qu’axiomes… conjonctures… extrapolations… et peut-être n’est-ce pas plus mal. Les véritables légendes se construisent sur l’évanescence de ce qu’elles furent.
La « mise en visage » d’un rêve lunaire
Pierre Laroche est un des maîtres de l’esthétique glam rock. Son travail dans l’ombre des plus grandes stars des années soixante-dix, a catapulté une profession ordinaire au rang d’art à part entière, participant à changer l’image du maquillage et sa perception auprès du grand public. Il a créé le visage de Ziggy Stardust et celui d’Aladdin Sane, l’un et l’autre ont contribué au succès intemporel des deux personnages, par là même à celui de David Bowie. Aussi peu académiques qu’apparaissent ses réalisations, elles tendent chaque fois vers une sublimation du beau. Son style graphique coloré de larges aplats nets a inspiré toute une génération d’esthéticiens et maquilleurs. On pense à Topolino. Bien entendu. Mais il n’est pas le seul. Les magazines de mode attestent qu’il y a bien eu « un avant » et « un après » Pierre Laroche…
… Raison pour laquelle, il est fort regrettable que le film Moonage Daydream retraçant la vie de Bowie – titre inspiré d’une chanson éponyme figurant sur l’album Ziggy Stardust – ne le mette pas davantage en lumière. Il s’agit d’un documentaire de Brett Morgen, qui avait déjà œuvré sur le Montage of Heck consacré à Kurt Cobain. Un regret d’autant plus vif que les archives inédites ouvertes par la famille de la star au réalisateur, renferment à n’en point douter moult images passionnantes concernant Pierre Laroche. En outre, la succession de plans colorés illustrant l’époque Ziggy/Aladdin, dégage un aspect qui rappelle son travail. Il eut été honnête et loyal de rendre à César ce qui appartient depuis toujours à Pierre. La « mise en visage » du rêve lunaire (Moonage Daydream) de David Bowie, est et restera celle de Pierre Laroche. Ne l’oublions pas.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Septembre 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Outre les œuvres évoquées in texto, les sources de cet article sont trop nombreuses pour être citées. La rédaction les tient à disposition sur simple demande. Merci à Jérôme Soligny d’avoir répondu à mes questions.
Moonage Daydream, un documentaire musical de Brett Morgen avec David Bowie – Durée 2h20.
En salles le 21 septembre 2022











