Ce livre aurait pu s’intituler (façon fable de La Fontaine) « le merle et le retraité ». Car son auteur, Jacques Rouil, nous propose ici une belle brochette de petites histoires pour parler de notre époque. Voilà, en réalité, de bons coups de bec sur la politique et les mœurs d’aujourd’hui.

Profondément Normand de cœur (la Normandie du Cotentin), mais « Rennais dans un pavillon de banlieue avec un lourd paquet d’angoisse sur le dos », ancien journaliste d’Ouest-France, fin connaisseur du monde rural et des mœurs politiques, Jacques Rouil avoue d’emblée qu’il tourne un peu en rond. Plutôt que d’aller voir un psy, il a opté pour une forme de thérapie revigorante en dialoguant avec un merle. Le volatile a ses habitudes dans le jardin de poche de notre retraité. Mais un jour il est venu cogner à sa vitre. Alors s’est engagé un dialogue sur tout et sur le presque rien. Le retraité/narrateur, dénommé Pierre pour les besoins de la fable, avait trouvé un interlocuteur aussi finaud que lui et capable de lui apporter la contradiction. Au fond, un alter-ego, très doué dans la dialectique et à même de nuancer des pensées parfois abruptes. Ou, au contraire, d’appuyer là où ça fait mal.

Comment ne pas penser ici, par moments, à l’écrivain espagnol Juan Ramon Jimenez dialoguant avec son âne (Platero et moi, Seghers, 2009) dans un petit village d’Andalousie. « Nous nous entendons à merveille. Je le laisse aller à sa guise, et il me conduit toujours où je veux », écrit l’auteur espagnol parlant de son âne. Jacques Rouil n’écrirait pourtant pas tout à fait la même chose. Car son merle est en réalité bien plus têtu qu’un âne. Il résiste, il conteste… Il ricane aussi, s’adressant à Pierre : « Tu n’es jamais content de ton sort mon vieux. Voilà que tu voudrais voler comme un oiseau maintenant. Je te signale quand même que vous les hommes, vous êtes les maîtres de la nature. Et cela ne te suffit pas ! ».

Pierre et le merle Charlie vont débattre d’écologie, de politique, de religion, de questions « sociétales ». Nous recevons des échos de la vie à Blaireau-Cité et surgit, au fil des pages, un bestiaire fabuleux digne de La Fontaine : voici Beria (le rat qui lit Marx), le furet facteur (qui distribue des tracts de la Ligue révolutionnaire des Cocos pendant sa tournée), voici Adolf l’extrême bouledogue, Ségoline la tourterelle ambitieuse, Thibaut le fameux cygne technocrate qui sait tout, Manu le lévrier candidat… Tout y passe : les manifs, le Covid, les élites, le communautarisme… L’époque que l’on vit chagrine beaucoup l’auteur des ces fables. Il  le dit à travers tous ces personnages qu’il épingle avec justesse. « Tu sais Charlie, dit-il à son merle, si les gens au pouvoir écoutaient un peu plus le peuple, les Adolf n’existeraient pas. Démocratie rime avec modestie, mais les grands fauves qui gouvernent l’ont oublié ».

Pierre TANGUY

Pierre et son merle, Jacques Rouil, éditions Feuillage, 2022, 230 pages, 17 euros.

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