Les nouvelles maisons d’édition sont rares. Raison pour laquelle il est essentiel de les saluer, d’autant mieux lorsqu’elles sont bretonnes. Nous avons rencontré Ronan Manuel. Il nous parle de BonVieuxTemps.

La culture quitte Paris. Elle se régionalise comme jamais depuis le premier Empire. Les intellectuels rejoignent la province et il n’est plus indispensable de « monter » à la capital pour se faire entendre dans la France entière. Une révolution ! Le grand mythe du désert culturel hors de Paris s’effondre. Les initiatives locales se multiplient. On ne manque d’offres qualitatives nulle part grâce à des projets auxquels contribuent chaque initiative individuelle et collective. C’est le cas des nouvelles éditions BonVieuxTemps dirigées par Ronan Manuel.

Jérôme Enez-Vriad : La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, c’était en janvier 2020 pour votre émission BonVieuxTemps sur Radio Rennes. Elle existe toujours, mais BonVieuxTemps est aussi devenu le nom d’une maison d’édition…
Ronan Manuel : Oui, en effet. L’émission sur Radio Rennes est dédiée aux musiques rurales nord-américaines et à la littérature du Grand Dehors, comme la nommait Michel Le Bris. BonVieuxTemps s’est immédiatement imposé lorsqu’il fut question de choisir un nom pour une maison d’édition proche des traditions et du patrimoine.

Dans cette interview, vous disiez ceci : « Il n’y a plus d’idéologie. Celles de « gauches » contraignent aux guillemets tellement elles sont grotesques, […] La droite radicale ne vaut pas mieux. Quant à l’entre-deux, nous y sommes et les résultats sont ceux que nous subissons. » Où en est le nouvel éditeur que vous êtes par rapport à cette analyse ?
RM : BonVieuxTemps n’a pour l’heure aucune ambition politique. Entendu que je ne suis pour autant pas tourné vers le Wokisme et autres décadences.

Décadences ! Le mot est fort, non ? Voire même violent…
RM : Nous en sommes arrivés à un tel point de ridicule que le terme « progressisme » illustre une déchéance civilisationnelle. La seule manière du lutter contre les dérives actuelles est de revenir au vrai, à l’exactitude des valeurs qui nous mènent depuis la nuit des temps ; des choses banales, modestes, simples, merveilleusement illustrées par les Souvenirs d’un Jardinier de Jean-Luc David, fleuriste à la Guerche de Bretagne et philosophe. Son livre est finement drôle, à mille lieux de la vulgarité actuelle, Jean-Luc utilise des détails anodins pour nous faire comprendre comment le monde rural s’est transfiguré en à peine un demi-siècle. Je suis très fier de l’avoir publié.

En opposition à cette « déchéance civilisationnelle », vous publiez aussi Une vie de sonneur…
RM : Superbe ouvrage ! Une vie de sonneur ou les mémoires de Christian Anneix. Il s’agit non seulement du parcours artistique et humain d’un magnifique musicien Breton, mais aussi d’une réflexion engagée sur nôtre monde sujet à des changements d’une extrême violence.

Et, bien entendu, votre livre dont nous avions parlé sur Bretagne Actuelle…
RM : Au Contoir du Presbytère est effectivement un recueil de contes narrés par les curés de campagne d’autrefois. Une fois encore, il s’agit d’un hommage au monde d’avant. Attention ! Pas au monde d’hier mais à celui d’avant.

La différence n’est-elle pas spécieuse ?
RM : On en revient aux idéologies. Hier évoque une date antérieure récente. Elle n’engage aucune nostalgie. Avant indique une dimension spatiale qui pose l’instant présent dans l’évidence de n’être plus le même : les choses ont changé, en bien ou en mal mais elles ont changé. Hier et Avant n’impliquent pas les mêmes analyses quant au passé. A ce propos, je souhaiterais rééditer un livre du philosophe Pierre Lance : Le crépuscule des idéologies. L’auteur est décédé il y a peu et son œuvre s’estompe dans la médiocrité collective sans que personne ne s’en émeuve.

Pierre Lance qui a théorisé la « spiritualité athée »…
RM : Effectivement. J’aimerais creuser ce projet de réédition.

Restons sur l’idéologie…
RM : Disons que les dernières élections ont confirmé mes analyses concernant le ridicule de la classe politique actuelle, principalement les parties de gauche… Enfin de gauche ! (sourie ironique). Que sont devenues les valeurs humaines d’Anatole France et de Jaurès ? Mes choix éditoriaux sont une réponse indirecte aux inepties de cette gauche qui s’est hélas ! perdue dans la démagogie électorale.

La droite aussi, non  ?
RM : Cela fait longtemps que la droite s’est honteusement fourvoyée. Pour la gauche, c’est nouveau.

Vos premières publications sont profondément agrestes, pastorales, champêtres, rurales…
RM : Elles évoquent indirectement là où je suis désormais pour le reste de ma vie. J’ai fui la ville, le bruit, et surtout cette fichue « évolution sociétale » (mettez-la entre guillemets) qui m’inspire un rejet radical.

Que recherchez-vous dans un manuscrit ?
RM : Outre la félicité d’une découverte, il y a aussi le plaisir égoïste de le « mettre en livre ». Le papier… Son odeur… La sensualité d’un premier feuilletage… Raison pour laquelle nous optons pour un papier bouffant ivoire de belle qualité. Cela peut sembler secondaire. Du tout. C’est essentiel. La sensualité de la matière est primordiale. Les livres doivent redevenir des objets non jetables.

Comment décide-t-on de se lancer dans l’aventure éditoriale à une époque où les gens lisent de moins en moins ?
RM : C’est exactement ça : une aventure éditoriale, et surtout pas un métier. Je ne gagne personnellement rien sur les publications, et notre association rentre juste dans ses frais. C’est ainsi que nous l’avons souhaité. Si l’on ne cherche pas à générer d’emplois ni à faire de bénéfices, il est possible de créer une maison d’édition pour se faire plaisir et rendre heureux les lecteurs, à condition d’être prudent et pragmatique.

Qu’est-ce qu’une maison d’édition bretonne ?
RM : Je suis Breton, Brestois et ancien militant régionaliste. Il me semble toutefois que les « néos » dérivent eux aussi vers un gauchisme woke. Alors je préfère être prudent sur l’identité bretonne. A force de tout métisser, on n’attache plus d’importance à l’émotion simple et aux racines. Mais c’est une opinion personnelle, en aucun cas un jugement de valeur.

Vu de Bretagne, quelle est la différence entre un éditeur français et un éditeur breton ?
RM : La Bretagne possède davantage de librairies, de bibliothèques, de maisons d’éditions et de cafés-librairies que partout ailleurs en France. Il est assez réjouissant de savoir qu’en pays breton nous pouvons prendre un verre dans un café littéraire sans avoir cinquante kilomètres à faire.

Quel dimension souhaitez-vous donner à Bon Vieux Temps ?
RM : Une seule. L’humilité. J’ai vu tant d’orgueil et d’arrogance chez mes confrères journalistes ! Je n’aspire qu’au simple bonheur de la naissance d’un livre. Pour vivre heureux, vivons caché. Alors je vis au fond d’un bois, dans une belle et vieille maison avec ma compagne et mes chiens. Une cave, du bon whisky, de très grands arbres et des chevaux superbes. Cela laisse le loisir et la réflexion pour continuer cette modeste aventure.

BonVieuxTemps est davantage qu’un nom. Il pose un choix. Est-ce une motivation nostalgique, passéiste, réactionnaire, …?
RM : Nostalgique. Oui ! Également mélancolique parce que c’est ma nature. Peut-être suis-je aussi un peu réactionnaire mais sans espoir. Le monde qui vient ne m’intéresse nullement. Je n’y vois rien d’inspirant ou d’excitant. Mais je n’irai pas non plus m’en faire l’ennemi. Alors je reste dans le bois !

Une anecdote d’éditeur…
RM :  J’ai reçu à la radio un courriel me présentant un livre très engagé. Le texte était entièrement en écriture inclusive. J’ai répondu que je ne maitrisais que la langue de Molière. Tout est à craindre avec cette dérive qui prend un terrifiant pouvoir dans les milieux intellectuels, dont l’édition et l’université.

Quel est votre livre de chevet actuel ?
RM : J’ai toujours aimé Hervé Jaouen. L’homme et l’écrivain. Son dernier livre, Retour à ma nature, est bouleversant. Jaouen s’y confie intimement. Il parle avec liberté de la chasse comme de l’amour de ses chiens, de son enfance comme du temps qui passe. C’est un livre superbe. Et puis je garde encore au pied du chevet le fameux Soumission de Houellebecq, roman hélas ! d’anticipation. Huysmans aussi. N’oublions jamais Huysmans.

Si vous aviez le dernier mot, Ronan Manuel…
RM : Il sera de Cioran. Une sentence finalement optimiste : « L’on ne peut goûter à la saveur des jours que si l’on se dérobe à l’obligation d’avoir un destin. »

Propos recueillis par Jérôme ENEZ-VRIAD le 16 juin 2022
© J.E.-V. & Bretagne Actuelle

BonVieuxTemps sur Radio Rennes – 100.8 FM
Lundi 10h10 & 23h10 – Rediffusion le dimanche à 11h10

 BonVieuxTemps Éditions
Les livres sont à commander au : 7 La Blanchère 35240 Retiers (joindre un chèque)
– Au Contoir du presbytère – 115 pages,  12 euros ( 15 euros port compris)
– Souvenirs d’un jardinier – 100 pages, 15 euros ( 20 euros port compris)
– Une vie de sonneur – 316 pages, 16 euros (20 euros port compris)

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