Fondées en 2018 à Nantes par trois passionnés de littérature et de design graphique, les éditions Bouclard font paraître chaque année une revue et des livres aussi beaux que bons avec une prédilection pour la non-fiction narrative, croisement entre la littérature et le reportage où le « je » a toute sa place. C’est le cas de Pyrate, de Fabrice Chillet, qui vient de sortir, étonnante plongée dans la vie d’un aventurier des mers moderne, où « tout est vrai ou presque ». Retour dans les coulisses de la création des éditions Bouclard avec l’un des fondateurs, Benjamin Reverdy.

Thierry Fétiveau, Clément Le Priol et Benjamin Reverdy, l’équipe de Bouclard (Crédit Papier plié)

Dans quelles circonstances avez-vous fondé les éditions Bouclard ?
C’est assez précis dans ma tête : tout s’est joué dans un bar à vins à Nantes, en juin 2018. On s’est dit : « Pourquoi ne pas monter une maison d’édition ? » avec dès le départ la volonté de lancer une revue de non-fictions. C’était vraiment notre truc, un peu inspiré de revues anglosaxonnes, de type Happy Reader, qui est une revue littéraire de Penguin books, en Angleterre, et de l’autre côté de l’Atlantique, le Believer et sa maison d’édition, McSweeney’s. En fait ce qui nous rassemblait, c’était de vouloir associer le fond et la forme.

Quand tu crées une aventure éditoriale, tu veux quelque chose de différent, avec des livres que tu ne trouves pas ailleurs, qui n’existent pas et que toi, tu voudrais lire en tant que lecteur. Ce qui nous rassemble aussi, c’est que nous sommes de très grands lecteurs. Clément (Le Priol) est bibliophile. Il a été formé en sciences politiques à l’Université de Rennes et il a fait ensuite un Masters en éditions. Aujourd’hui, il est Vannetais. Thierry (Fétiveau), formé dans une école d’art, est designer spécialisé dans le dessin de caractères typographiques. Il a récemment refait le logo d’Orangina. On est tous les trois enseignants en design, chacun dans sa spécialité : l’histoire du design pour Clément, la typographie pour Thierry et la conception- rédaction, l’écriture pour moi. Après une école de journalisme, j’ai travaillé dans le secteur culturel et je me suis spécialisé dans l’édition.

Vous êtes de grands lecteurs mais avec des domaines de prédilection ?
On ne se refait pas : je lis beaucoup de non-fiction parce que ça me rapproche quelque part du journalisme. Je la pioche dans les maisons d’édition dont on est très proche, même amicalement, comme Marchialy, ou Tristram qui édite Hunter S. Thompson (ndlr : figure du journalisme gonzo, basé sur l’ultra-subjectivité), qui nous a inspirés.

Comment peut-on définir la non-fiction ? Ce serait un croisement entre le reportage et la littérature ?
C’est un peu ça. Les Américains parlent de non-fiction narrative. L’auteur y est au plus près de son sujet, dans un travail qui est presque du journalisme, parfois même recoupé par du fact-checking, et en même temps, il y a un côté un peu gonzo. Outre Thompson, on peut citer Joan Didion, pour résumer les gens du New Yorker (ndlr : qui a publié en 1965 le célèbre De sang froid de Truman Capote). Côté français, c’est Albert Londres. Quand il écrit sur Dieudonné, bagnard à Cayenne (ndlr : dans Au Bagne, en 1923), il le fait de façon très subjective, très personnelle, jusqu’à ce que ça permette, entre autres, de fermer les bagnes. Le texte paraît dans les journaux à l’époque en feuilleton. L’un des premiers textes qu’on a publiés est d’Albert Londres.

Comment l’idée du dernier, Pyrate, de Fabrice Chillet, vous est-elle parvenue ?
Cette histoire est assez drôle parce que c’est complètement « Bouclard ». C’est même devenu un terme : cette histoire est « bouclardienne » ! On travaille dans un espace de coworking à Nantes, principalement Thierry et moi, et Clément quand il vient à Nantes. Et Fabrice Chillet, l’auteur de Pyrate, avait ses bureaux dans cet espace de coworking. Alors qu’on fait la réunion de rédaction du numéro 3 de la revue Bouclard, moi, j’ai envie de faire un article sur les liens entre la littérature et la mer. J’avais lu en dernière page de Libé une interview de Jean-Luc Van den Heede qui disait que lui, quand il partait en mer, il prenait des piles de vieux Canard enchaîné, qu’il lisait avec du recul. C’était intéressant. Mais que font les autres marins ? Dans quelle attitude sont-ils pour lire ? On est au café et Fabrice, qui est auteur et prof de lettres, nous annonce qu’il est aussi skipper et que ça l’intéresse beaucoup ! Dans le numéro 3 de la revue, il écrit donc un article qui croise un peu sa propre vie de skipper, son rapport à la littérature, à la mer, puisqu’il a appris à naviguer ado, avec des interviews de Jean-Luc Van den Heede, de Titouan Lamazou et d’un mec qu’il rencontre dans un bar quelque part en Bretagne… Et dont le surnom est Pyrate.

On lit l’article. Tout de suite avec Clément, on se dit qu’il y a un truc à faire sur Pyrate et on propose à Fabrice un format long pour notre collection de non-fiction. Et il nous a dit « banco ! » Tout s’est joué dans le courant de l’année dernière : la revue est sortie en fin d’année 2020. On a commencé à discuter avec Fabrice Chillet au printemps 2021 et le livre s’est écrit en trois mois, à l’été 2021. Et il vient de sortir.

On le lit comme un long reportage, dans lequel l’auteur raconte ce personnage.
Il raconte ce personnage, avec ce qu’il lui a raconté donc est-ce que c’est vrai ou est-ce que c’est romancé ? C’est ce qui est intéressant dans la non-fiction : il n’y a plus d’objectivité ; c’est Pyrate qui lui raconte sa vie à sa manière. Donc, l’auteur le perçoit et il va le retranscrire. Il y a donc ce côté romancé qui va s’ajouter.

La collection porte bien son nom : Tout est vrai, ou presque. Certains lecteurs pensent que Pyrate n’existe pas. C’est vraiment ce qu’on aime. Et si on reprend Pyrate par un autre prisme, c’est l’histoire d’un auteur qui rencontre le personnage littéraire dont il rêvait. Quand tu es auteur, tu cherches à raconter des personnages et là il le rencontre dans la vraie vie ! En fait, le livre est le croisement entre un rapport entre la mer, la littérature et ce personnage, et l’histoire d’un auteur qui tombe sur son personnage idéal.

Avant cela, comment est née la revue Bouclard ?
C’est ce qui nous a lancé en fin d’année 2008. Le premier numéro de la revue est né du constat qu’il n’existait pas d’histoires autour de l’édition et de la littérature, qui sont les sujets qui nous animent, en dehors des textes eux-mêmes, la littérature au sens propre, ou de la chronique de livres. La revue a été créée pour ça : parler de la littérature à des gens qui la font, des gens qui la lisent avec une plume de non-fiction, subjective, qu’on a confiée un certain nombre de contributeurs et contributrices.

La revue est toujours construite de la même façon : trois longs articles, trois cartes blanches au milieu. C’est vraiment de la non-fiction narrative. On passe des commandes aux auteurs et autrices de cette façon : « C’est vous qui êtes au centre de l’histoire et vous nous racontez quelque chose. » Et maintenant on reçoit des propositions.

Dès le lancement de la revue, vous pensez à éditer des livres ?
Très vite, on est tombé sur des textes ou on nous en a proposés. Et on a décidé d’aller plus loin.

Vous créez tout de suite une charte graphique ? C’est essentiel pour vous ?
Au lancement de chacun de nos projets éditoriaux, de nos 5 collections, y compris la revue, on réfléchit à la forme qui va accueillir le fond. C’est aussi important pour nous de définir la ligne éditoriale, y compris la forme de l’objet, le papier et essayer de faire l’écrin qui va accueillir le texte. Parce qu’on est persuadé que les beaux livres ont un vrai public et qu’il y a un certain nombre de gens qui s’intéressent au fond et à la forme. C’est ce qui fait aujourd’hui qu’on a été repérés : on est aux confins des texte, parce qu’on défend des bons textes, et de la forme. Les deux sont hyper importants pour nous.

Rapidement, vous avez étendu vos collections avec une passion pour les curiosités littéraires.
Le premier livre qu’on a publié est Turco, un texte de Sylvain Chantal, journaliste et auteur, une enquête autour de son arrière-grand-oncle, qui était un espion italien en Ethiopie

Et puis après on a publié d’autres choses : on a une collection d’objets un peu curieux parce que du coup, ça mélange vraiment le fond et la forme, qui s’appelle L’officine. On y a publié un livre autour de Proust avec le carnet de recherche d’un designer, Anthony Guerrée, qui a imaginé des chaises inspirées de La recherche (A la recherche du temps perdu).

A l’origine, on a passé une commande à une autrice, Emilie Houssa, pour un texte sur la journée des proustiens à Illiers-Combray, la journée des Aubépines (ndlr : où se retrouvent les adorateurs de Marcel Proust). Et à cette journée, elle rencontre un designer qui lui raconte qu’il a découvert La Recherche du temps perdu en 2013, que sa lecture a changé sa vie et son métier de designer. Et qu’il a créé un projet, Les assises du temps perdu : il a designé une dizaine de chaises, chacune étant une personnification d’un personnage du livre. Et il est venu vers nous pour nous proposer son carnet de recherches.

C’est très pointu.
%Assez pointu oui. Mais les proustiens, c’est une niche hyperactive. Et aujourd’hui, Les assises du temps perdu, préfacé par Jérôme Bastianelli, président de la société des amis de Marcel Proust, est notre best-seller ! On l’a tiré à plus de 2000 exemplaires.

On a enchaîné avec une collection de rééditions qui s’appelle Récidive, qui est un peu la marotte de Clément. Il lit beaucoup de textes du début et milieu du vingtième siècle qui n’ont jamais été réédités, de littérature française. Et il trouve des bijoux comme le 2e texte qui nous a fait repérer au niveau national.

On nous parle un jour de Roger Riffard, chansonnier, comédien, meilleur ami de Brassens, dans les années 50. Et il est mort en 1981 et il a écrit deux livres, en 54 et 56, qui sont des purs romans de littérature prolétarienne où il s’inspire de sa vie d’ouvrier sur les chemins de fer. On découvre alors des textes admirables, hyper intéressants.

On a sorti en même temps les deux textes en 2021, soit 30 ans après sa mort, et ça a très bien marché. On a vendu plus de 1500 exemplaires et la presse nationale nous a vraiment repérés à ce moment-là, comme, du coup, les libraires et les lecteurs, ce qui nous a permis de passer à l’étape supérieure, c’est à dire d’être diffusés et distribués.

Et vous avez aussi une agence éditoriale ?
On réalise des livres pour des tiers. On peut s’occuper de la rédaction, de la forme du livre, son format, le type de papier, de l’identité visuelle, de l’exécution graphique, de la gestion du projet… Par exemple, on va réaliser, pour la Maison de l’architecture des Pays de la Loire, un guide de 250 pages des projets architecturaux phares sur les dix dernières années.

Vous allez vers le roman désormais ?
Oui, avec une nouvelle collection qui s’appelle 109, consacrée à des romans de jeunes auteurs et autrices de langue française, venus de France ou du Québec. On a sorti les premiers en novembre 2021.

Propos recueillis par Grégoire LAVILLE

Pyrate, Editions Bouclard, collection Tout est vrai ou presque, 17€.
Rencontre et dédicaces, jeudi 24 mars, à 18h30, à la librairie Livres in room, à Saint-Pol-de-Léon.

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