« Une écriture de l’imaginaire, parfumée de réalité ». C’est ainsi que se définit le nouveau recueil de Patrig Moazon. La réalité dont il est question ici emprunte le visage des rivages bretons, ceux de la côte nord, plutôt du côté des îles. Sans oublier le pays Pagan où l’auteur a de sérieuses attaches. Quant à l’imaginaire, il galope facilement dans un territoire largement habité par les brumes et les brouillards.
Padrig Moazon n’est pas né de la dernière pluie. En 1973 (à 19 ans), il publiait une forme de brûlot poétique, sous le titre Celte présence, au cœur du remue-ménage culturel et social de la Bretagne post-68. Les éditions PJ.Oswald, où était publié ce livre, accueillaient à l’époque des poètes bretons à la plume acérée dénonçant à la fois les méfaits du capitalisme ou le sort (colonial) réservé à la Bretagne. On pense à Paol Keineg, Kristian Keginer ou encore Yann-Ber Piriou.
Dans Celte présence, Patrig Moazon parlait des « hommes effilochés sur le macadam de l’émigration ». A l’écoute des ouvriers du Joint français à Saint-Brieuc, il pouvait écrire : « Avec l’haleine de nos mots/ souffler notre colère dans le granit des silences ». Il dédiait son livre aux « indigènes du Parc armoricain ». Il évoquait la « colère paysanne (« Dans la rue poussent des artichauts en forme de grenades »). Cri de fureur d’un jeune Breton, originaire de Rennes, étudiant en droit dans cette même ville.
Le monde a bien changé, la Bretagne aussi
Près de cinquante ans après, voici Padrig Moazon sur un tout autre registre. Car le monde a bien changé, la Bretagne aussi et le jeune homme de 19 ans aura 68 ans cette année. Mais ce qui n’a pas changé, c’est cet amour – cette fois transfiguré – pour un pays où « les abeilles et les verdiers/partagent la rouille des bruyères, où « le ciel a pris ses habitudes/établi un compromis avec le vent ». Ce qui n’empêche pas le jeune militant qu’il fut (et qui pointe, de ci de là sous le poète) d’épingler aujourd’hui l’emprise technologique sur nos vies et sur notre imaginaire (« le phare réduit au chômage partiel/par le radar et le GPS ») ou encore de souligner les insultes faites à l’histoire ou au patrimoine breton (« l’ossuaire est devenu garage à vélos de location »).
De la nature en Bretagne
L’essentiel du recueil est là pour nous proposer une approche toujours émerveillée de la nature en Bretagne. Avec une préférence marquée pour ces îles qui collectionnent « les brumes et les ombres ». Ici on reconnaît Ouessant entre les lignes car « derrière le mur de pierres/les moutons hésitent entre les frelons du trèfle/et les bourgeons du roncier ». On pense à Roscoff quand « le ferry/transporteur de rêves/quitte le port ». Plus loin, nous voici en plein pays Pagan, celui des « Pilleurs d’épaves/Trafiquants d’illusions//Ramasseurs de goémon/Inventeurs de légendes ». Nous sommes sur la Côte des légendes où le poète rennais a ses habitudes du côté de Plounéour-Trez. « Monde flottant » (comme dirait Kenneth White) partagé entre brumes tenaces, « nuages lourds » et éclaircies joyeuses bondissant sur le chaos des rochers.
Padrig Moazon le dit en maniant le poème court, l’aphorisme, parfois la sentence, sans oublier le haïku. « A l’ombre d’un rocher/pas à pas/le fracas des vagues ». Alignant ses poèmes comme on le ferait d’une belle collection de coquillages (ici, de préférence, des brennig), il nous propose de véritable « brèves de grève » dans une écriture en « mode basse-consommation », pour nous mener très au large et faire galoper notre imaginaire.
Pierre TANGUY
Un désir de brumes, Padrig Moazon, La Part Commune, 2022, 100 pages, 13 euros.
Padrick Moazon signera son nouveau livre au salon « Rue des livres », à Rennes, les 12 et 13 mars prochains











