Un homme et une femme ne font pas toujours des chabadabada. Le nouveau film de Carine Tardieu raconte l’intimité des belles amours, d’autant plus belles et merveilleuses qu’elles sont aussi parfois compliquées et douloureuses.
Shauna et Pierre se retrouvent quinze ans après leur première rencontre. Elle a soixante-dix ans, elle est veuve, mère, grand-mère… Il a quarante-cinq, l’âge d’être son fils, il est chirurgien, marié, père de famille… Ces retrouvailles explosent dans leur vie respective comme une bombe à retardement qui décime tout sur son passage. Le premier soir, Shauna propose à Pierre de le déposer quelque part plutôt que de l’emmener chez elle. « Je vais avoir soixante-et-onze ans. Je n’ai pas fait l’amour depuis tellement d’années. » Mais quand le destin vous rattrape et que la maladie gronde comme un bourdon d’église, il n’y a plus d’autre choix pour fuir le bonheur que de l’accepter. Presque malgré soi.
En premier lieu, Fanny Ardant. Son âge n’enlève rien – au contraire ! – à l’envoutante Shauna qu’elle interprète. Et puis ! cette voix toujours unique, renversante, personne n’y résiste tant elle est excessive, courroucée d’un absolu littéraire, quasi hypnotique. Ensuite, Melvil Poupaud. La folle séduction de son personnage fait penser à celle d’un archange aux pieds fourchus. Il voit ses certitudes se fracturer devant la passion qui l’emporte. Le couple ressemble au petit oiseau et au petit poisson de Juliette Greco, incapable de laisser faire la vie tant le contexte de leur rencontre s’efforce de combattre les évidences. « Tu ne vas pas bouleverser ta vie pour une femme qui n’a pas d’avenir ? » L’injonction de Shauna sous-tend qu’à ce moment précis l’histoire bascule du drame vers la tragédie, et de la comédie de mœurs vers l’étude sociologique.
L’acteur offre une émotivité à fleur de peau
Melvil Poupaud combine l’extrême paradoxe d’incarner un éminent cancérologue broyé par la vie, véritable handicapé social fuyant ses responsabilités, sinon celle d’aimer. L’acteur offre une émotivité à fleur de peau telle qu’il la jouait déjà en cancéreux condamné dans Le temps qui reste… en drogué jusqu’auboutiste dans Le Refuge… en travesti woke dans Laurence Anyways… en catholique abusé dans Grâce à Dieu… tout aussi convaincant qu’il l’est en amoureux transi d’une septuagénaire ténébreuse. Fanny Ardant – pour qui il conviendrait d’inventer de nouveaux superlatifs à chaque film – est évidemment monumentale en héroïne fragilisée par l’amour et la maladie. On retrouve dans son rôle l’idée de la différence d’âge filmée par André Cayatte dans Mourir d’aimer en 1971 – la célèbre affaire Gabrielle Russier – et celle du Love Story d’Arthur Hiller en 1970, film dans lequel Jennifer (Ali Mac Graw) lutte pour rester en vie contre la maladie. Autour d’eux, Florence Loiret-Caille et Cécile de France campent des seconds rôles puissants, l’une et l’autre donnent au film son fond de quotidien sans lequel le scénario eut été hors sol et inconsistant.
Dans une époque où le jeunisme a rayé l’idée même de la mort, mais aussi où, conséquemment, le public est demandeur d’histoires auxquelles il peut s’identifier à tout âge, y compris jusqu’à l’approche de l’inévitable, Les Jeunes Amants étoffe la maigre filmographie des amours mettant en scène une femme beaucoup plus âgée que son amant. On sait depuis Roméo et Juliette que l’amour est le plus matinal de nos sentiments. Que vaut celui de Shauna, lucide sur l’avenir d’une telle relation ? La réponse est d’ans l’ultime silence de nos deux héros… Certaines choses ne s’expriment définitivement pas avec des mots.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Février 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Les jeunes amants, un fil de Carine Tardieu avec, entre autres, Fanny Ardant, Melvil Poupaud, Cécile de France et Florence Loiret-Caille – Sortie française le 2 février 2022 – Durée : 112 minutes.












