Après plusieurs romans et biographies consacrées aux autres, Marina Dédéyan jette un œil derrière l’épaule afin d’évoquer l’histoire de sa propre famille. Une fresque russe qui se lit les yeux grands ouverts… comme au cinéma.
« Le jour se découpait en carrés grisâtres aux meneaux des fenêtres. »
(…)
« Un autre coup de vent ouvrit soudain la fenêtre et vint effleurer le visage du bébé, qui s’apaisa sous la caresse fraîche. »
Ainsi commence et s’achève Là où le crépuscule s’unit à l’aube. Entre cette première et cette ultime phrase, le texte se divise en deux univers : celui de Dostoïevski et celui de Tourgueniev. Fédor Dostoïevski parle de lui, il ne cesse dans chacun de ses livres de s’inspirer de sa personne, son existence, celle de sa famille, ses bonheurs et les disgrâces qui s’y attachent ; le monde tourne autour d’oncle Fédor là où Ivan Tourgueniev évoque davantage ses contemporains. Le talent de Marina Dédéyan est d’avoir réconcilié dostoïevskiens et tourguenieviens dans son nouveau roman.
Entre grandeur d’avant-guerre et tourmente révolutionnaire
Là où le crépuscule s’unit à l’aube explore la mémoire familiale. Marina Dédéyan retrace l’histoire de ses arrière-grands-parents au tournant du XXème siècle, entre grandeur d’avant-guerre et tourmente révolutionnaire. En ce sens, nous sommes effectivement chez Dostoïevski puisque certains personnages – un en particulier mais le lecteur découvrira l’histoire par lui-même – apparaissent comme le double autobiographique de l’auteur. Cela est vrai pour tous les romanciers et dans chacun de leurs livres, mais, s’agissant de celui-ci, les passions… les amours… les épreuves… les univers intimes… semblent constituer un effet miroir entre protagonistes et auteur, y compris avec les noms célèbres dont se nourrit l’intrigue : Lou Andréas Salomé, Eugène Fabergé, Emanuel Nobel, Vaslav Nijinski…
L’histoire la plus intime de Marina Dédéyan
Le caractère personnel – parfois impudique – et radicalement subjectif de Là où le crépuscule s’unit à l’aube en fait l’histoire la plus intime de Marina Dédéyan. Non parce qu’elle y évoque sa famille, mais parce que s’y dessine une forme d’idéal néo-slavophile, véritable mystique de l’âme où l’on se retrouve bousculé par les questions éternelles qui font, défont et refont les liens familiaux malgré le temps et l’espace. C’est ici qu’apparaît Tourgueniev, dans l’esthétisme de la forme – rappelons qu’Ivan Tourgueniev a vécu en France à l’époque où la littérature russe transitait du romantisme vers le réalisme – oui ! l’esthétisme au service de la forme à travers une apothéose du glissement de l’Empire vers le chaos. Marina Dédéyan perfore de mille flèches invisibles le romantisme éculé de la révolution russe, nous rappelant que l’histoire de France est incontestablement plus proche de Moscou que de Washington. Tout roman est une rencontre dramatique entre romantisme et réalisme, sinon il n’est que roman.
On refait le monde en buvant une tasse de thé
Chère Marina ! Vous donnez envie de participer à ces interminables et véhémentes conversations « à la russe » au cours desquelles on refait le monde en buvant une tasse de thé ou un verre de vodka. Votre livre se dévore de la première à la dernière page ; plus on avance dans l’histoire, plus on en ressent l’utilité. Le grave se mêle au léger et le comique au tragique. Vous commencez par la Russie impériale pour nous mener jusqu’à aujourd’hui en passant par les soixante-dix ans de terreur marxiste-léniniste. Un merveilleux fil d’argent relie vos personnages entre eux. Parler de soi à travers les autres est l’indice d’une culture certaine, d’une générosité par le partage, du consentement à la vie par la filiation, manière de marcher à reculons vers l’avenir afin d’honorer les visages d’hier sans en apercevoir aucune ombre. Cela est effectivement très russe. Une merveilleuse histoire. Une belle écriture. Un livre à lire. Et à offrir. Aussi.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Février 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Là où le crépuscule s’unit à l’aube, in livre de Marina Dédéyan aux éditions Robert Laffont – 545 pages – 22,50€












