L’antagonisme entre les offres d’emploi non-pourvues et un nombre élevé de chômeurs apparait comme le dysfonctionnement majeur du marché du travail. Cette rhétorique très médiatisée recouvre néanmoins des réalités qui s’opposent.
Y a-t-il vraiment entre 300.000 et un million d’emplois non-pourvus en France, comme l’affirme le Premier ministre ? Un chiffre considérable repris par les médias au détriment des demandeurs d’emploi accusés d’être fainéants. Jean Castex dit s’inspirer d’une publication de la Banque de France, ce que dément l’institution financière en ces termes : « Nous disposons uniquement de nos enquêtes mensuelles de conjoncture et n’y faisons pas état [d’autant] d’emplois non pourvus ». Alors d’où viennent ces chiffres puisqu’aucune étude n’a davantage été publiée par Pôle Emploi depuis le début de la crise sanitaire ? L’organisme affirme tout à l’inverse que la situation n’est pas plus tendue qu’avant l’émergence du Covid-19 ; au contraire, à l’heure actuelle, les offres confiées à Pôle Emploi sont pourvues en moyenne dans les 34 jours, délai plus court que celui de 2019 s’établissant à 42 jours. Bref ! Des chiffres* moins alarmistes que ceux mis en avant par le patronat et les responsables politiques.
Un taux de postes vacants élevés signifie que le pays crée beaucoup d’emplois
Cuisiniers…Serveurs… Plongeurs… Vendeurs… Préparateurs de commandes… Agents immobiliers… Employés polyvalents… Il suffit de se promener dans les rues des grandes villes pour se rendre compte d’un grand nombre de vitrines et devantures affichant quantité d’offres d’emploi, nombreux sont d’ailleurs les patrons attestant que leur souci numéro un n’est plus la pandémie mais bel et bien le recrutement. 40% des entreprises de l’industrie et des services se déclarent aujourd’hui limitées dans leur production à cause du manque de main-d’œuvre. Un comble en période de fort chômage. Seulement voilà ! Toutes ces offres font-elles corrélation avec celles non-pourvues chez Pôle Emploi ?
Les offres non-satisfaites par Pôle Emploi correspondent à un ordre de grandeur – c’est à dire une estimation – englobant divers cas de figure, à commencer par un truisme : l’expression « offres d’emploi non-satisfaites » désigne celles n’ayant pas justifié une embauche via l’intermédiaire de Pôle Emploi. Exemple. Un employeur dépose une offre pour, en fin de compte, trouver la personne qui lui convient par lui-même ; il retire son offre devenue inutile, Pôle Emploi la considère alors comme « non-satisfaite », avec tout ce que cela implique d’analyses subjectives ; et nos politiciens de remettre une pièce dans la machine lorsqu’ils souhaitent « droitiser » leur discours, oubliant de dire qu’un taux de postes vacants élevé signifie que le pays crée beaucoup d’emplois.
Véritable cataclysme politique et social
Il existe cinq catégories de chômeurs : A, B, C, D et E, elles-mêmes classées en huit catégories administratives, soit une possibilité de quarante arborescences en fonction de la situation de chaque demandeur. Autant dire qu’une louve n’y retrouverait pas ses petits ! Commençons par la catégorie A définissant les personnes sans emploi, tenues d’accomplir une recherche de travail effective, et en mesure de produire des justificatifs le prouvant. La catégorie B recoupe les personnes ayant exercé une activité réduite de 78 heures maximum par mois, tenues d’accomplir une recherche tout aussi probante que celles de la catégorie A. Les chômeurs classifiés C ont, quant à eux, exercé une activité réduite de plus de 78 heures mensuelles, ils sont soumis aux mêmes exigences prouvant leurs recherches. La catégorie D regroupe les sans-emploi non disponibles pour la recherche d’un poste : demandeurs en formation, en maladie, en stage, etc. Enfin, la catégorie E englobe les inscrits pourvus d’un emploi – type contrat aidé – mais dispensés d’accomplir une recherche. A noter que tout chômeur peut indifféremment passer d’une catégorie à l’autre sans le savoir.
Ce classement ouvre sur huit ramifications supplémentaires définissant l’emploi recherché : temps plein, temps partiel, CDD, CDI, etc. En évoquant une catégorie plutôt qu’une autre, il est donc aisé de faire parler les chiffres comme on l’entend, laissant croire qu’ici ils diminuent et qu’ailleurs ils augmentent, ou l’inverse. Les statistiques gouvernementales dépendent toutefois de chiffres objectifs évaluant « en moyenne » (sic) au troisième trimestre 2021 – uniquement en France métropolitaine – le nombre de demandeurs d’emploi inscrits dans les catégories A, B et C à 5 .577.800. Parmi eux, 3.307.400 sont sans emploi réel (catégorie A) et 2.270.400 exercent une activité réduite (catégories B, C). Chacun aura noté que nos gouvernements successifs évoquent presque toujours la catégorie A, minimisant les chiffres de moitié puisque, aux 5.577.800 Métropolitains sans travail fixe, il faut ajouter les catégories D, E et tous les inscrits des départements d’outre-mer non-compris dans le calcul initial ; soit plus de 6 millions de chômeurs, c’est à dire 20% de la population active évaluée à 30 millions de Français âgées de 15 à 64 ans. Un véritable cataclysme politique et social !
Les restaurateurs premiers fossoyeurs de leur profession
Une entreprise sur deux a aujourd’hui du mal à recruter. Elles sont deux sur trois dans le BTP et presque trois sur quatre dans l’hôtellerie. Ce paradoxe accrédite l’idée que certains chômeurs se la couleraient douce en profitant du chômage, alors qu’en fait la recherche d’emploi est une activité on ne peut plus rationnelle relative à une « attractivité », entendu que l’attractivité d’un travail s’évalue en considérant son salaire, les conditions imposées, son organisation, son rythme, la quantité des tâches et, bien entendu, la reconnaissance qui en résulte. Si les branches professionnelles concernées par les offres non-satisfaites ne s’inquiètent pas de leur attractivité, nos gouvernements se trompent en imaginant résoudre le chômage avec une pression mise sur les demandeurs d’emploi : cela n’a jamais fonctionné puisque moins d’un chômeur sur deux est indemnisé.
Restaurants et bars rouvrent progressivement mais leurs patrons cherchent en vain à embaucher. Ces difficultés ne relèvent pas uniquement de la pandémie, elles existent depuis des années, le Covid est juste intervenu comme amplificateur. Les restaurateurs ne semblent toutefois guère se remettre en cause. Qu’ont-ils fait de la réduction du taux de TVA ramené à 10% depuis le 1er janvier 2014 ? L’ont-ils utilisée pour améliorer les conditions de travail ? Fort peu. Ont-ils embauché ? Si peu. Augmenté les salaires de leur personnel ? Trop peu. Fait des travaux dans leur établissement ? Bien peu. Cela ne les empêche pas de jeter l’anathème sur leur personnel.
Les cafetiers et restaurateurs des grandes villes recrutent d’ordinaire deux types de personnes bien distincts. En terrasse et en salle, des serveurs élégants portant beau le tablier, si possible polyglottes et caucasiens ; en cuisine, des travailleurs à bas coût (souvent) issus d’une immigration (parfois) douteuse. Les premiers sont moins corvéables et plus chers que les seconds, entendu que la clientèle n’imagine pas toujours que sont bœuf bourguignon servi par une charmante demoiselle à l’accent local, a été réchauffé au sous-sol par un pakistanais maitrisant à peine le français. Oui ! L’essentiel des restaurateurs n’envisage aucune projection de carrière pour leur personnel. Loin de nous l’époque où l’on entrait commis de cuisine pour devenir chef de rang vingt ans plus tard. Comment voulez-vous recruter dans ces conditions ? D’autant que le personnel de restauration éloigné depuis la pandémie est désormais en partie inscrit à Pôle Emploi et ne souhaite pas rejouer les bêtes de somme dans une profession qu’il a choisi de quitter.
La solution au chômage est dans les urnes
Ces échecs de recrutement s’inscrivent dans de nombreuses configurations géographiques : il est moins difficile d’embaucher en Île-de-France et dans les grandes villes qu’à Paris et en province. Plusieurs raisons à cela. Le premier frein à l’embauche parisienne s’attache au logement, beaucoup trop cher alors que les horaires décalés de la restauration contraignent à finir son service lorsqu’il n’y a plus ni métro ni RER pour rejoindre la banlieue. La province, quant à elle, peine au recrutement car l’image de la profession n’est guère valorisée ; en outre, les immigrés disponibles pour une bouchée de pain dans les grandes agglomérations n’ont pas encore gagné les villes de taille moyenne. Est-ce à croire que l’immigration puisse être une solution ? Bien évidemment pas ! Sinon les restaurateurs citadins n’auraient aucun problème de recrutement.
Le chiffre de 300.000 à un million d’offres d’emploi non-pourvues en France constitue-t-il une marge de manœuvre efficace pour lutter contre le chômage ? Une fois encore, la réponse est non. Si tous les chômeurs débusquaient l’offre miraculeuse au coin de la rue, en acceptant de changer de métier, en renonçant à toute qualité de travail, pour n’importe quel salaire… il en resterait encore plus de 3 millions sur le carreau. La solution au chômage n’est pas dans la pression faite aux chômeurs, car la véritable pression pour un chômeur est d’éviter une relégation sociale en vivant, pour l’essentiel d’entre eux, sous le seuil de pauvreté. Cela n’a rien à voir avec les emplois vacants de la restauration ou d’ailleurs. La responsabilité du chômage incombe avant tout aux mauvais politiciens qui nous certifient avoir des solutions depuis la fin des Trente Glorieuses… Depuis maintenant un demi-siècle… Depuis que les promesses de résolution du chômage sont devenues un scandaleux buisines électoral.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Novembre 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
* Les chiffres et statistiques de l’article relèvent des données officielles du gouvernement et de Pôle Emploi.











