À la source des échecs électoraux bretons, il existe quantité de petits partis et mouvements éparpillés dans la sphère politique. Régionalistes… Autonomistes… Nationalistes… Indépendantistes… Identitaires… Cela fait plus d’un demi-siècle qu’ils se dispersent plutôt que de s’unir. Va-t-il falloir se résoudre encore longtemps à observer la Bretagne se déchirer ? Nous avons demandé l’avis de Jérôme Enez-Vriad.
1 – Les régionalistes demandent plus de pouvoir pour leur région, ils s’opposent à l’idéologie centraliste dite « jacobine ».
2 – Les autonomistes souhaitent aller plus loin et demandent des changements institutionnels offrant davantage de pouvoir à la région, mais aussi le droit de lever des impôts dont la redistribution sera locale.
3 – En ce qui regardent les nationalistes, ils estiment que les Bretons forment un peuple distinct justifiant une nation souveraine.
4 – Notons une différence de courtoisie entre les indépendantistes et les nationalistes, dans la mesure où les premiers reconnaissent la Bretagne comme nation puisqu’ils en souhaitent l’indépendance.
5 – Enfin, les identitaires sont les nouveaux nationalistes, seul change le vocabulaire.
Romain d’H. Land : Comment définiriez-vous la Bretagne en un mot ?
Jérôme Enez-Vriad : Pays.
Qu’y a-t-il de breton en vous ?
JEV : Mon nom et sa généalogie : mes parents, mes grands-parents paternels et maternels, mes arrière-grands-parents, mes trisaïeuls… avec tout ce que cela implique de transmissions générationnelles.
On est plus proche du droit du sang que du droit du sol…
JEV : On est avant tout proche du droit du cœur. Être breton c’est en avoir le cœur. L’identité des habitants d’un pays est le produit d’une géographie, de son histoire et de celle de ceux qui y habitent et l’aiment, qu’ils soient nés ici ou ailleurs.
N’importe qui peut donc être Breton ?
JEV : Est Breton celui que le souhaite, à condition de se faire accepter par ceux qui étaient là avant lui. Cela impose le respect d’autrui, des habitudes culturelles, sociales et morales de l’endroit où l’on s’installe.
Quelle différence avec le droit du sol ?
JEV : Droit du sol et Droit du sang sont des notions juridiques que l’on utilise à des fins politiques pour définir une obédience : le droit du sol est invariablement défendu par la gauche, et celui du sang par la droite. Ce n’est, hélas ! pas aussi simple.
Alors, que signifie être Breton ?
JEV : Être Breton ne signifie en rien appartenir à une ethnie ou à une religion ; c’est d’abord vivre en Bretagne, parmi des gens dont les ancêtres ne sont étrangers ni aux rois d’Angleterre, ni au baptême de Clovis, ni même aux Bourbon d’Espagne. L’identité bretonne est le produit d’échanges séculaires relatifs à un territoire péninsulaire, et qui dit péninsule, dit mer. Il a longtemps été plus facile de quitter la Bretagne et d’y revenir par bateau que par la terre ; de fait, les Bretons ont toujours été des voyageurs au long cours. Nous avons l’une des plus grandes diaspora au monde, l’une des mieux organisée ; partout où vous allez, il y a des Bretons, et s’ils ont quitté la Bretagne par la terre ou les airs, leurs aïeux l’ont fait par la mer.
Est-ce à dire que la mer est ce qui définit le droit du sol breton ?
JEV : Je le crois, oui. Le mer manque à nos expatriés comme la montagne manque à un Savoyard lorsqu’il quitte ses monts et vallées. Il y a de l’eau salée dans les veines de chaque Breton.
L’identité bretonne ne serait donc ni de gauche ni de droite ?
JEV : Sur le fond, une identité est apolitique puisqu’elle permet de reconnaître une personne ou un groupe de personnes parmi les autres ; de fait, elle adopte (ou devrait adopter) une réflexion objective en marge des luttes politiques et, plus encore, politiciennes. Une identité relève à la fois du sang : c’est à dire de la famille, et du sol : c’est à dire d’un territoire, de son histoire, ses persécutions, sa religion, etc. C’est de l’identité que naissent les différences autant que les ressemblances.
Cela étant, chaque identité dépend de celle des autres…
JEV : C’est effectivement le théorie d’Annah Arendt : « Pour être confirmé dans mon identité, je dépends entièrement des autres. », mais l’identité d’un peuple est plus vaste qu’une identité individuelle.
Comment ça ?
JEV : Parce qu’elle dépend de l’enchaînement des connaissances générationnelles de ce peuple et de leur stabilité dans le temps. Il n’y a d’identité bretonne que dans son dynamisme à faire face aux autres.
Faire face aux autres ou perdurer avec les autres ?
JEV : Aucune identité n’est jamais acquise ad vitam. Toutes se construisent et se transforment au fil des générations. Chaque peuple aménage la sienne en fonction de ses propres évolutions sujettes à celles d’en face ; ainsi, lentement nos identités respectives se recompose-t-elles et ces aménagements permettent de perdurer avec les autres… à condition de ne pas être de simple consommateurs.
La consommation serait un danger pour les identités régionales ?
JEV : Un danger délétère. La mondialisation – par là-même l’Union Européenne telle qu’elle est construite – mène à envisager l’homme comme un vulgaire consommateur : l’idée d’un « pays monde » n’existe qu’au bénéfice des plus riches souhaitant réduire le reste de la population à de banals « acheteurs ». On a déjà réussi à nous convaincre qu’il est préférable de se faire livrer un repas bio-éco-responsable par un émigré en bicyclette, plutôt que d’acheter chez le primeur d’en face des artichauts ou un chou-fleur à cuisiner au bénéfice d’un repas familial traditionnel. Voilà une manière détournée de nous faire perdre notre identité.
« On a réussi… » De qui parlez-vous ?
JEV : D’un certain marketing mondialiste pour lequel je n’ai guère de respect – pas davantage pour ceux qui le cautionnent – préférant enrichir les multinationales de la malbouffe plutôt que de revenir à une consommation raisonnable et raisonnée, à savoir locale, saisonnière et familiale, donc régionale. La nourriture n’étant ici qu’un exemple parmi d’autres.
Le mondialisme détruit le régionalisme ?
JEV : Le mondialisme a d’autant moins de sens si l’on tient compte de l’expansion continue de la population mondiale. En outre, le régionalisme pourrait servir de digue face à une mondialisation galopante, permettant de construire un marché universel par le bas, où chacun pourrait en tirer des bénéficies substantiels, pas seulement la classe dirigeante ni les cadors. Voilà un demi-siècle que nous favorisons un processus de globalisation (c’est à dire une évolution centrifuge qui tend à éloigner du centre) au détriment des processus de régionalisions (à savoir une évolution centripète qui aide à se rapprocher du centre, donc de nous-mêmes). La mise en place d’une hypothèse régionaliste n’est envisageable qui si nous engageons une régionalisation.
Pouvez-vous définir la différence entre régionalisme et régionalisation ?
JEV : Aucun régionalisme (tendance à favoriser une certaine autonomie locale) n’est envisageable sans régionalisation (décentralisation).
Tout cela est très politique, à l’inverse de ce que vous affirmiez tout à l’heure…
JEV : L’identité est apolitique, mais l’économie dont dépend sa survie est, elle, on ne peut plus politique. L’idée selon laquelle la géographie économique a des effets sur les puissances régionales n’est pas nouvelle. Les logiques d’affrontements identitaires relèvent presque toujours de formes économiques.
J’ai du mal à vous suivre…
JEV : C’est très simple. Face au cheval de Troie mondialiste qu’est devenue l’Europe de Bruxelles, le régionalisme doit engager une régionalisation à l’épreuve dudit mondialisme. Ici commence le combat politique ; ce qu’ont parfaitement compris les Corses et les Basques, ayant mis de côté la lutte armée, ils préfèrent désormais la négociation économique pour obtenir un statut d’autonomie qui leur permettra d’asseoir leurs revendications culturelles.
On en revient au combat politique. Doit-il être de droite ou de gauche ?
JEV : Droite et gauche sont les positionnements d’une politique « à la papa ». Nous devons réinventer l’attribution des places dans les hémicycles, même si vous n’avez pas tout à fait tort, car aucune « indépendance » n’a jamais été obtenue par un peuple de droite.
En êtes-vous certain ?
JEV : Et comment ! Observons la décolonisation française. Les Algériens se sont émancipés de Paris en accordant leur confiance à une clique de Socialistes corrompus. Les Indochinois ont suivi le Viêt Minh d’Hô Chi Minh. Le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Tchad, et toute l’Afrique francophone ont quitté la tutelle métropolitaine en criant des slogans communistes et/ou islamistes. Bref ! Les indépendances nationales du XXème siècles furent gagnées aux chants d’une gauche souvent financée par Moscou. Y compris chez les Anglais. Et je vous ferai grâce du F.L.B., de l’E.T.A., d’Iparetarak, du F.L.N.C. ou de l’I.R.A. dont on peut affirmer sans fourvoiement qu’aucun de ces mouvements n’a jamais prêché à droite. Seulement voilà ! Le bloc communiste n’existe plus et les indépendantistes régionaux d’hier ont perdu une grande partie de leurs bailleurs de fond. Il leur a fallu repenser la lutte.
Vous trouvez que la Bretagne a repensé la sienne ?
JEV : Non. Justement ! Les Bretons sont encore dans un division de chapelles entre régionalistes, autonomistes et indépendantistes ; les uns sont à droite, les autres à gauche, s’y ajoutent aujourd’hui les écologistes, chaque mouvement picore ici et là, un peu partout, n’importe comment, en résulte une occupation catastrophique de l’échiquier politique et un flop électoral systématique.
Que faire ?
JEV : Une union. Celle des tous les régionalismes, indépendantismes et autonomismes, quelles que soient leurs obédiences, sans se demander laquelle de Rennes ou Nantes deviendra la capitale d’une Bretagne unifiée. Comme si l’essentiel n’était pas ailleurs !
Y a-t-il une différence entre un Breton et un Français ?
JEV : Entre un Breton et un Français, je ne sais pas ; entre « être Breton » et « être Français », assurément : tous les Bretons sont Français alors que l’inverse ne tient pas.
C’est un peu court…
JEV : Détrompez-vous. Ma réponse est sans doute la plus essentielle de cet entretien, car elle ouvre toutes les arborescences de réflexion.
Pardons d’insister… Ce qu’il y a de breton en vous est bel et bien politique…
JEV : Pardons de remettre un point sur le même « I » , mais un politicien aime qu’on le suive alors que je me fiche totalement de convaincre. Seuls m’intéressent les débats d’idées à condition de les rendre accessibles au plus grand nombre. Ceux qui ne sont pas d’accord avec moi passeront leur chemin et ils auront raison.
Propos recueillis le 21 octobre 2021 par Romain d’H. Land
© Octobre 2021 – R.d’H.L & Bretagne Actuelle











