La Bretagne est moins bleue. Sa peintre majeure est morte. Geneviève Asse nous laisse au noir.
Enfant du Golfe du Morbihan, habitant les grèves de sa grand-mère directrice de l’école normale de Vannes, Geneviève Asse aura beaucoup résisté.
Pendant la guerre en premier.
Aux tentations figuratistes en second.
Elle est demeurée de plus en plus abstraite et de mieux en mieux celtique ! Armoricaine. Asse, notre peintre armoricaine !
Marquée par Chardin, elle dépasse le figuratif pour y rester, le sublimer. Comme Cézanne a son ultime et quasi dernière Montagne Sainte-Victoire, Asse commence où l’Aixois finit. Elle peint le paysage comme si notre regard y fondait, s’y confondait, plus concret et plus présent que jamais au monde. Asse peint où Jean Grenier philosophe : dedans, en fusion, mais douce.
Geneviève Asse aura monté jusque tard en haut de ses escabeaux, au grand dam des médecins. Elle aura continué jusque tard à se rendre à son atelier parisien. Et puis la vie l’avait un peu quitté avant que sa vie n’arrête.
On compte sur sa compagne magnifique Silvia Baron-Supervielle pour nous dire au plus poétique les suites. Les suites bleues.
Ou cette ligne souvent horizontale qui est entre le ciel et l’eau notre lumière ! Notre regard ! Notre vie, ce rai lumineux, oui, sans doute, qui est au centre des vibrations du vivant. Elle peint ce vide (cf Grenier !) et ce centre.
Ou cette ligne quelquefois verticale, quoi sinon celle du corps. Du sang aussi.
Ces deux lignes séparent les tableaux d’Asse sans les diviser, ni les écarteler.
Ces deux lignes espacent la lumière.
Et si Asse n’avait cherché à peindre que cela, ce qui sépare l’inséparable, ce qui ouvre le compact, ce qui délivre l’enfermé du regard. La lumière d’Asse se peint en bleu, ou cette minuscule fissure entre les deux.
Il y a le bleu Klein, qui électrise.
Il y a le bleu Asse qui apaise.
La Bretagne est triste, un peu. Sauf au musée des beaux-arts de Rennes qui tient une salle Asse exemplaire ou à la Cohue à Vannes.
Après Dilasser, après Tal-Coat, après Asse, qui ?
Gilles CERVERA
Ci-dessous, une interview de Geneviève Asse recueillie par Gilles Cervera en 2012 pour la Revue Place Publique
Geneviève Asse : la main qui voit
Geneviève Asseest assise dans la troisième salle de la Galerie Oniris ce vendredi 13 avril rue d’Antrain. Calme avant la petite tempête du vernissage ! Tout en conversant, elle ne quitte pas des yeux les tableaux. Ses mains balayent l’air dans leur direction.
Peut-être peint-elle quelque chose entre elle et eux. Sa main pour caresser cette séparation et cette fusion avec les toiles bleues au milieu desquelles nous sommes installés chez la galeriste Yvonne Paumelle.
Geneviève Asse l’a d’entrée félicitée pour l’accrochage : il faut que les œuvres respirent, lui dit-elle en découvrant l’exposition. Pas sa première à Oniris.
Au Musée des Beaux Arts du Quai Emile Zola où vous avez votre Salle, Geneviève Asse, sentez vous vos oeuvres respirer ?
Désormais oui. Je n’étais pas contente au départ, elles étaient trop serrées. Ils en avaient mis un peu trop. C’est difficile avec ces grands tableaux. Maintenant c’est très bien. C’est comme il faut. Je le leur ai reproché. Ce n’est pas facile de montrer. Maintenant, c’est mieux. Une peinture a besoin d’air. Elle doit prendre ses aises, avoir sa place.
Particulièrement la vôtre ?
C’est leur plénitude qui est à respecter.
Leur plénitude ou la vôtre ?
Vous savez, j’ai fait la guerre. J’ai vu tellement la cruauté. La peinture contient tout le bagage de votre vie. Tout y est réuni. Ma plénitude et celle des tableaux, oui.
La guerre est aussi dans ce bleu ?
Non bien sûr ! Tellement de choses le composent. Ça dépend du climat dans lequel vous êtes. La peinture vient de tout ce qui m’a donné des forces, même le plus difficile. J’ai vu. Vous savez.
J’ai vu ce dont les hommes sont capables.
Et c’est de cela que vient votre peinture ?
Elle vient aussi de mon sens de la liberté. De mon sens de la beauté et de celui, permanent, de curiosité.
Voilà l’équation Asse?
Oui : passion et curiosité. C’est mon bagage. Ce dont la peinture est pleine. Voilà donc la plénitude dont je vous parlais. Une certaine plénitude des tableaux, la voilà.
Vous avez appris de la guerre mais sans doute aussi d’autres expériences ?
J’appartiens à un milieu qui m’a d’abord enseigné la liberté. Et qui m’en a laissé. Le tout dans une certaine discipline. J’y ai aussi acquis ce sens de la solitude très tôt par le divorce de mes parents. Ma grand-mère nous a en partie élevés, j’avais un frère jumeau.
Cette grand-mère est une figure fondatrice ?
Elle était directrice de l’Ecole Normale de Vannes. Elle habitait dans le Golfe du Morbihan et m’envoyait des journées entières sur la plage. Avec la sacoche pour le déjeuner. D’où ce goût de la beauté et de la solitude. J’ai passé tellement de temps entre le ciel et l’océan.
D’où le bleu ?
D’où cette solitude pleine, égale au spectacle que je regardais. J’étais entre le ciel et la mer !
Comme ce tableau à côté de nous intitulé Ouverture lumière (2012) avec cette ligne horizontale qui le sépare sans le couper ?
Cette ligne est vivante, vous savez. La ligne fait vibrer, regardez comme elle vibre. Le bleu d’en haut et le bleu du bas bougent. Cette ligne n’est pas immobile. C’est elle qui anime le tableau.
Et sur ce tableau, devant moi dont le titre est Partage (2008) où la ligne est verticale ?
Oui, la ligne l’éclaire. Du haut en bas du tableau, il y a cela qui l’éclaire. Cette ligne de haut en bas.
Avec l’apparition du rouge ?
C’est une flamme. Comme une petite flamme.
Il est venu plus tard ce rouge ?
Non, il est là tout de suite quand j’ai au départ peint beaucoup d’objets. Des rouges, des bleus. Les objets m’on appris à composer.
Quelles sont vos influences ?
J’ai tellement admiré Braque. J’ai été très prise par le cubisme. Mais j’ai passé beaucoup de temps au Louvre. Ma mère m’y emmenait. J’ai depuis l’enfance une passion pour Chardin. Ses transparences, les fruits, les petites tasses. Cette délicatesse.
Chardin est indépassable, j’y reviens sans cesse. Et à Cézanne bien entendu.
Quand l’objet disparaît-il ?
Quand la plénitude entre dans la toile et chasse l’objet. Mon acte de peindre devient plus contemplatif.
Plus lyrique ?
Non, pas lyrique. C’est concret. Ça reste de la peinture. Je veux y fixer un certain calme. Et pour le sentir, il faut accepter d’y entrer. Ma joie, c’est quand les gens s’arrêtent devant un tableau. Y restent. Ils entrent dans mon travail.
Qu’est ce qui se passe entre le tableau et celui qui y entre ?
Il y a du rêve. Une contemplation.
Et une réclamation de liberté ?
J’ai connu la guerre. Je l’ai faite. Ç’a été une aventure terrible, vous savez. J’ai vu une autre face des humains. Je suis allée très loin, jusqu’en Tchécoslovaquie chercher des déportés. J’ai vu cette face du monde. La peinture m’a permis de trouver une chose encore plus profonde. C’est après la guerre que j’ai fait finalement ce choix de peindre.
Au-delà de la douleur ?
Oui c’est ça.
Vous me faites penser à Duras quand vous parlez ainsi. L’avez-vous connue ?
Non. Mais j’aime bien ce qu’elle faisait. Yourcenar était une grande dame aussi.
À propos de vos amitiés, je vous sais amie de Beckett, de Bram et Geer van Velde, de Du Bouchet : rien que des taiseux ? Comment faisiez vous avec leurs silences ? Le retrouvez-vous, au fond, avec ce bleu ?
Ils n’étaient pas comme on l’a trop dit. Beckett s’intéressait à tout. J’habitais pas loin de chez lui. J’ai fait un livre avec lui. J’étais déjà plus âgée quand on s’est liés. Il n’était ni raide ni strict, il était charmant. C’était un homme intelligent, réservé. Il était facile de contact. Il aimait beaucoup rire. J’abusais peut-être un peu ! Avec moi, il était formidable. Il était libre et ma liberté d’être collait avec lui. Les frères van Velde pareil. C’est surtout avec Bram que j’étais amie. J’admire le coloriste qu’il était.
D’où, avec Beckett ou Du Bouchet, ce goût constant de faire des livres ?
Oui, c’est une grande joie. J’ai eu une salle à la Bibliothèque Nationale. J’ai fait un livre avec Du Bouchet, avec André Frénaud, avec Borgès ou récemment avec Anne de Staël. J’aime ce travail. Ce goût des livres vient aussi de mon beau père qui était éditeur à Paris.
Quand vous travaillez avec ces grands poètes, comment créez vous ? Correspondance ou illustration ?
Non pas question d’illustration. Il faut entrer dedans, partager l’intérieur de ce qui se passe. J’ai une grande amitié avec Silvia Baron Supervielle. On ne fait qu’un. L’amitié compte beaucoup. Elle a écrit sur mon travail. Il s’agit de ne pas illustrer, d’entrer dans un contact intérieur.
L’amitié comme expérience ?
J’ai vu tellement de choses qui m’ont fait honte. La cruauté de ce monde. J’ai vu. Là, en voyant cela que je me suis dit que je ne serai jamais antisémite ni raciste.
Comme s’il fallait cette épreuve pour acquérir cette détermination éthique ?
Non, vous avez raison. Cela m’avait été inculqué avant. Par mon éducation, ce goût de la beauté. Ce goût de la liberté.
Ce serait en effet terrible qu’il faille ces épreuves pour lutter contre ses démons.
Pour moi, le vu est si important.
Et le faire ?
La peinture c’est un geste. Proche et loin de tout cela. La peinture finalement n’a rien à voir même si je sais que j’ai vu cela. Évidemment, je ne fais pas une peinture de la déportation.
Vous vous diriez donc abstraite ? Je le pensais tout à l’heure lorsque vous parliez de la disparition de l’objet alors qu’on est en plein culte de la consommation des objets. Vous vous réclamez de la contemplation !
Ça n’a rien à voir avec l’abstraction. Ma peinture n’est pas abstraite. C’est une vision, c’est du vu.
Comment devient-on Geneviève Asse ?
Il faut beaucoup travailler. Il faut énormément travailler pour devenir un peintre. Beaucoup de temps est nécessaire pour la trouver, sa personnalité.
En se dégageant des influences ?
Oui mais sans raisonner. Avec ce que vous ressentez. La peinture reste un travail. Il faut faire marcher sa main. Sa main et son cerveau.
Vous êtes une main qui voit ?
Comme une sorte d’ouvrier. Il faut être tous les jours avec ses couleurs, ses pinceaux, vous savez. Seule. La solitude et la plénitude de l’être, c’est le prix de ce geste de peindre. Peindre est un geste.
En pleine possession de ses moyens ?
Il y a un côté d’ouvrage avant l’œuvre. C’est manuel vous savez. Je pense à Picasso bien sûr qui disait je suis une personne qui peint.
Vous allez chaque jour à l’atelier ?
C’est indispensable d’aller au travail. Mon docteur m’avait défendu de bouger mais il me fallait y aller. (Nous n’avions heureusement pas tout à fait promis de ne pas dire qu’il y a peu cette immense dame née en 1923 est tombée de son échelle. « Grosse bosse à la tête, belles éraflures partout », voilà ce qu’elle en dit. On avait donc promis de ne pas en rajouter, mais devions ici justifier la contre-indication médicale !)
D’où vient ce besoin de voir et de donner à voir ?
J’ai ça en moi depuis l’enfance. La nature me l’a donné, j’ai regardé la nature. J’ai ensuite beaucoup dessiné. Le dessin vous entraîne. Ma main a continué. C’est pour ça que rien de cette peinture n’est dans l’abstrait.
Ce n’est sans doute pas ce que les gens disent à première vue ?
Ils disent cela quand ils ont du mal à entrer dedans. Du mal à discerner. On y entre comme dans le reste même si une partie se lit plus lentement. Plus difficilement. C’est cette partie qui est importante, celle qui interroge. Cette partie de l’interrogation est la plus importante.
Geneviève Asse est ainsi. Qui aime les choses « sans fioritures », elle le dit aussi à la sortie de cet entretien dont elle attend qu’il soit simple. Comme les quatre lettres de son nom posées noir sur blanc, nettes, au bas d’une cloison à Oniris. À la manière de la signature au bas des tableaux, nette et minimaliste, pour ne pas se « vanter ». Les quatre lettres presque au sol, à la jonction du bas pour confirmer la présence de la peinture.
Les yeux de Geneviève Asse sont bleus. Elle a éludé quand je lui demandais si ce goût des lumières venait de ce regard-là, le tournant vers ses toiles, entre ciel et océan.
Une grande artiste présente au Musée de Rennes (Chardin aussi d’ailleurs !). Asse à voir et à revisiter sans cesse. En ce moment et jusqu’au 12 mai à la Galerie Oniris rue d’Antrain. Autre actualité bretonne : l’inauguration prochaine des vitraux de la Collégiale à Lamballe, après ceux d’Olivier Debré, ceux de Geneviève Asse.
Recueilli par Gilles CERCERA, le 13 04 2012











