Entrez dans la danse ! Entrez dans le chant ! Arrêtez de respirer ! Coupez tous vos téléphones ! Cessez de péter ! C’est Annette et c’est du Léos Carax !
On a couru à perdre haleine avec Denis Lavant sur le Pont-Neuf ! On s’est étiolé avec Juliette Binoche et c’était il y a tellement longtemps qu’elle a vieilli et, force est de constater, honnêtement, que nous aussi ! La Samaritaine est donc refaite à neuf alors que Carax préférait ses ruines dans le formidable Holly-Motors ! Déjà dix ans ! Tout Carax est rare donc tout Carax est à prendre, à reprendre, à ressasser comme un bon vin ! S’énivrer de Carax car Carax est le plus fort !
Donc. On arrête de péter. On arrête de respirer : moteur.
Sujet du film : visiter les abysses, frôler l’abîme, couler à pic !
Los Angeles la nuit. Le cinéma la nuit. La moto à fond la nuit. Le jet de ses phares comme un appel à dieu. Les amoureux montent à cru. Filent à toute bringue, les jambes parallèles forment des Z parfaits : l’amoureux fou est devant, en short, cheveux aux vents d’Adam Driver et l’amoureuse folle derrière, cheveux libres, c’est Marion Cotillard. Sublimes l’un et l’autre.
Le cinéma de Carax sublime tout. Pousse les feux, parfois trop fort, souvent trop loin, et alors ! C’est de l’opéra, du bouffe qu’on dévore. C’est de la comédie musicale d’un bout à l’autre et même Demy est dépassé ! Les Parapluies de Cherbourg une bluette, les deux sœurs jumelles du Pont transbordeur de Rochefort des naines !
Ici, tout est géant.
Le cinéma est du théâtre : le décor de calicots bleus bureniens débouche sur une forêt profonde. On dirait Brocéliande, forêt primaire du monde, où les amoureux se retrouvent, bras dessus bras dessous et s’y perdent.
Tout est d’un bout à l’autre une menace. Ça chatouille à mort, ça accouche et ça aime à mort, comme un tissu froncé où les mains qui serrent peuvent trop serrer et les bouches qui chantent mordre à mort.
Tout est possible : c’est du cinéma, on vous rappelle ! Le cinéma convoque les fantômes, le drame des drames. Un opéra opératique ! La cantatrice qui meurt tout le temps sur scène en faux meurt donc au final (et trop tôt) en vrai : c’est du Victor Hugo ! Carax est un mytho qui nous fait entrer, comme Victor le faisait, dans les tables qui tournent, les enfants morts qui parlent et les bateaux qui, avant de couler, volent !
Oui je vous jure ! Le naufrage est ici complètement fictif. On voit le décor, si loin de la mer démontée qu’on s’y croit. On voit le pont du rafiot, Driver fin saoul et c’est Cotillard (hélas) qui glisse aux abysses. Aussi cousu de fil noir que le bébé, Annette, née de la cantatrice et du show man n’en est pas un !
Tout est faux dans Carax. Donc tout est vrai ! L’enfant un instrument des parents fous, et ceci n’est hélas pas à démontrer ! Du cinéma étymologique, entomologique et anthologique !
Du cinéma d’opéra, de comédie musicale et de furie !
Allez voir la folie américaine ! Le peignoir à capuche du boxeur est vert car il annonce la mort comme Piccoli dans Jacques Demy, rappelez-vous Monsieur Dame ! Cotillard est blanche évidemment. Carax ne fait pas dans la dentelle. Le rock est lyrique et Annette au bout du compte vole comme un ange !
Que nous sommes tous devenus en sortant du film.
Car c’est un film ! C’est du cinoche. Continuez à couper le souffle même après le générique qui est long. Il en faut du monde pour faire un film de Carax. Cinq ou six en quarante ans méritent des troupes, des régies, du matos et du fric ! Sparks fait la musique, oui les Frères Mael, quelle musique !
Attendre la fin. Continuer à se retenir (de respirer, de péter etc) !
Flamboyant jusqu’au bout ! Une didascalie moderne, non, un film de Léos Carax ! Notre Godard jeune ! Et maintenant attendre dix ans que Cotillard vieillisse, LA et nous aussi !
Gilles CERVERA
Annette de Léos Carax, comédie musicale par Ron Mael et Russell Mael avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg











