On l’a découvert auteur, chanteur et musicien de talent, on le suit peintre inspiré et on le découvre inventeur d’étonnantes et humanistes actions culturelles. Da Silva, artiste protéiforme et hyperactif, a posé une cabine téléphonique à Languidic pour échanger avec la population et collecter les mémoires. L’ensemble est en ligne depuis le lundi 21 juin 2021.
« Comment on fait pour que les gens se retrouvent, échangent ? » C’est avec cette interrogation, après une année de crise sanitaire, que la municipalité de Languidic, vaste commune rurale morbihannaise de 8000 habitants, autour de son maire Laurent Duval, a sollicité le chanteur Da Silva.
« Il y avait un vrai besoin de libérer la parole, détaille l’élu. Les psychologues sont débordés. Les gens ont besoin de se livrer. » L’artiste a alors pensé à une cabine téléphonique disposée, du 3 au 6 juin, à plusieurs endroits de la commune, durant le marché, devant la mairie, sur le parking du centre commercial, près de la rivière, dans un village et dans les écoles. Qui veut y entre, décroche le combiné et écoute le chanteur installé à l’écart. La discussion s’engage sur tous les sujets imaginables. « Da Silva est un véritable artiste engagé, assure Laurent Duval. Son projet est ultra politique, comme l’art d’ailleurs. La fibre arrive à Languidic et on ouvre une cabine téléphonique ! Comme un pas en arrière pour se demander ce qu’on veut pour la société de demain. La civilisation n’existe que parce qu’on échange.
Avec cette cabine, à la vue de tous, à l’inverse des silos dans lesquels on a vécu pendant un an, on recrée des liens entre nous comme un plan de relance humaniste ! Pour dépasser le sentiment de peur, le communautarisme, la fragmentation de la société… » Et la désuète et belle cabine en bois de Da Silva ne désemplit pas !
Au total, 80 enfants et plus de 100 adultes y sont entrés et se sont laissé aller à la discussion avec l’artiste à l’écoute. La vie de militaire de l’un, les souhaits de l’autre pour sa ville, l’écologie, les projets d’avenir des plus jeunes… Lorsque le dialogue s’engage, certains sont intarissables ! Erwan, professeur de breton, a découvert la cabine sur le marché : « C’est étonnant de prime abord. Et puis, il y a une intimité qui s’instaure, une liberté naturelle. On n’est pas en face à face. C’est intéressant pour une commune parce qu’il s’agit aussi de recueillir la mémoire. » C’est en effet aussi un collectage d’histoires qui résulte de cette action culturelle. Ces échanges enregistrés tous conservés seront montés, mis en musique par Da Silva, et mis en ligne sur un site Internet accessible notamment depuis celui de la mairie. A l’autre bout du monde, on pourra le consulter, le compléter et, qui sait, dans des décennies (re)découvrir la vie à Languidic en 2021. La cabine quant à elle restera devant la mairie et chacun pourra y entrer et écouter ces mémoires cumulées.
A peine la cabine refermée, un concert surprise donné à la population, et Da Silva est reparti vers un nouveau projet, avant une exposition de ses tableaux à Verbier en Suisse, et un nouvel album prévu en octobre. Superactif.
Entretien avec Da Silva.
Comment as-tu pensé à ce concept de cabine téléphonique ?
L’idée m’est venue lors d’une discussion avec Laurent Duval, le maire de Languidic, qui me disait que la commune, avec 109 km2, avait été la plus étendue de Bretagne. Je me suis dit que c’était incroyable 8000 habitants sur 109 km2 : ils ne doivent pas se parler souvent ! Et puis, je découvre que ce sont plusieurs hameaux plus ou moins éloignés les uns des autres mais il y a quand même 7 km entre le bourg et les extrémités. Je me suis dit que je voulais rassembler les gens autour d’un projet. La fibre arrivant à Languidic, autant leur amener quelque chose de rare… Et aujourd’hui, c’est une cabine téléphonique, dans laquelle je crée une petite ambiance qui permette de discuter. Je n’ai pas voulu de cabine en verre, pour que la personne se sente dans la confidence, un peu comme le confessionnal. Moi, je discute avec elle et j’enregistre notre conversation sur mon ordinateur. Je récolte comme ça la parole des habitants de Languidic et je rassemble l’intégralité dans un espace virtuel sur le Net qui est une carte de Languidic avec un point pour chaque lieu où la cabine est passée. Je pense que beaucoup vont écouter ces podcasts et vont découvrir des gens dont ils n’imaginent pas la vie. Aujourd’hui, par exemple, j’ai rencontré un homme d’une grande douceur, qui a connu l’occupation allemande à Languidic, qui a fait la guerre d’Algérie. Et la personne à côté de lui qui le connaît depuis 30 ans, ne connaissait pas son histoire ! Le sensible ne se découvre pas autant à la campagne qu’à la ville.
Et là, dans la cabine, les gens se livrent ?
Complètement. Et c’est aussi une empreinte de ce qu’est la vie dans une commune de 8000 habitants, de 109 km2, à 25 mn de la mer, toutes générations confondues. Des jeunes me disent qu’ils veulent partir, que la vie à la campagne est ennuyeuse, qu’il faut faire 15 mn de vélo pour voir un copain. Certains veulent vivre à Tokyo, à Bordeaux ou Lorient… et ne pensent qu’à partir. D’autres ne voudront jamais habiter dans une grande ville et savent exactement pourquoi : ils ne veulent pas du bruit, de la pollution… Tu découvres qu’une génération arrive et est hyper concernée par l’écologie mais pas que l’écologie, aussi la qualité de vie. Je n’imaginais pas que des jeunes entre 10 et 15 ans puissent anticiper le fait que la nuisance sonore, la surpopulation, qui entraîne l’agressivité et un style de vie rapide, efficace, ne leur conviendraient pas.
Au collège ?
Même à l’école primaire. Des CM2 me disent qu’ils n’aiment pas la ville, qu’ils ont besoin d’espace, de la forêt, de la campagne. Et puis je pose aussi des questions sur le territoire : je demande à tout le monde quel est leur meilleur souvenir de Languidic, ce qui permet de situer la commune dans le temps, et quel est leur endroit préféré et pourquoi. Ils ont tous des endroits préférés différents : la forêt, la vallée du Blavet, les menhirs, les champs, le bourg, certaines chapelles…
Comment entamez-vous la conversation ?
Je tâtonne, on discute et à un moment donné, un point les touche plus que les autres. Et là, c’est parti. Alors, il faut parler le moins possible, voire ne plus parler. Je laisse des silences souvent. Je ne relance pas. J’attends. Et ils reprennent.
La cabine ne désemplit pas ?
Il n’y pas eu un temps de pause.
Tu joues un rôle d’intermédiaire, de psychologue, de quelqu’un qui est à l’écoute ?
Qui est à l’écoute c’est sûr, de psychologue non, intermédiaire, sûrement. J’ai pensé plusieurs fois qu’au bout d’un moment ils m’oublient… Des gens dévient complètement et partent dans un monologue incroyable.
La cabine, en bois, est décorée avec un bouquet de fleurs et deux livres d’Eluard et de Carver sont à la disposition des gens ?
Les livres me servent beaucoup quand la personne est trop timide. Je vois que c’est très difficile et je n’ai aucune envie que ce soit douloureux pour elle. Alors je lui dis d’ouvrir un livre et de poser son doigt à n’importe quel endroit. Elle me lit la phrase, on en parle et on retourne à sa vie.
Les gens timides ne s’en vont pas pour autant !
Ils regardent la cabine, s’approchent, regardent à travers la vitre et me disent : « Non, c’est juste par curiosité parce que j’ai vu les affiches… » Et je leur dis : « Vous ne voulez pas rentrer pour voir ? » « Ah oui, je veux bien… » Je réponds : « Je peux fermer la porte ? Vous décrochez et j’arrive. » Et c’est parti.
C’est drôle aussi de voir les gens à l’extérieur de la cabine. On fait des films et on s’est rendu compte qu’il fallait garder le son, les dialogues aussi à l’extérieur : il y a des fiers à bras qui discutent entre eux en rigolant et quand ils entrent dans la cabine, j’entends des petites voix timides ! La cabine est insonorisée. Quand ils ferment la porte, qui doit faire au moins 100 kilos, ils se retrouvent dans un silence et une intimité particulière.
Tu es musicien, chanteur, peintre. Comment relies-tu ces actions culturelles aux autres arts que tu pratiques ?
Ces mises en place dans l’espace public, ces actions culturelles, sont faites pour procurer de l’émotion et cultiver, moi et ceux qui viennent. On peut remplir de mémoire les disques de durs d’Internet avec des perruches qui dansent la macarena mais aussi avec des projets comme celui-là. Et ce n’est pas stupide de penser que dans 200 ans, un Bordelais d’origine bretonne tombe sur ces podcasts.
Ces sont aussi des archives ?
Les 80 enfants que j’ai enregistrés, dans 60 ans, ils auront 70 ans, ils auront vécu avec Internet et ils vont se réécouter. Avec les migrations climatiques, peut-être que Languidic comptera non plus 8000 habitants mais 80 000…
Je veux aussi relier les territoires parce que cette œuvre, je l’ai faite à Languidic mais je vais aussi la faire au Cameroun et au Mont Saint-Michel.
Pour faire la promotion de Vous avez un message, j’ai demandé à une multitude de personnes dans le monde entier, que j’ai connues pendant mes voyages, de laisser un message aux Languidiciens. Et une ministre camerounaise a été très sensible au projet et m’a demandé la même chose. Ensuite on va relier ces cabines les unes entre elles sur Internet. On retrouvera sur une carte du monde toutes les cabines téléphoniques.
Ton idée est d’en faire ailleurs encore ?
Le plus possible. Quand on se connectera sur le site de la ville, on pourra avoir accès à ceux des autres villes. Et les podcasts seront aussi accessibles sur ma plateforme A contre-courant.
“J’ai envie de m’enraciner encore plus en Bretagne »
Tu dis que ce sont des actions plus inclusives que collaboratives. C’est-à-dire ?
Pour des œuvres collaboratives, tu te sers de la matière que te donnent les gens pour un peu arbitrer et créer un morceau, un clip… Là, ce sont les personnes qui sont l’œuvre. Moi je m’efface.
Tu vas effectuer un montage ?
J’enlève seulement quelques silences et les « oui, non ». Et je crée une musique en arrière-plan. Il y aura des bonus, des imprévus… : un chanteur breton qu’on a rencontré qui a chanté dans une chapelle, une petite fille, en classe bilingue, qui a voulu aussi chanter. J’ai fait un duo avec elle. Et ceux qui vont consulter cette carte vont aussi pouvoir laisser des messages, par exemple en 2075 …
Le maire, Laurent Duval, t’a défini comme un artiste engagé. Tu as le sentiment d’avoir des démarches politiques ?
Je ne suis que politique. Être artiste, c’est déjà politique. C’est dire : « Je vais sacraliser quelque chose qui paraît inutile », quand on commence un tableau, une chanson… Alors qu’on est dans une société qui voudrait que tout soit utile et efficace. Nous, artistes, on ne fait rien d’efficace et tout d’inutile, au départ. Ensuite ça le devient.
C’est dans cette démarche que tu développes ces actions culturelles, ces œuvres inclusives dans l’espace public ? Tu m’as dit par exemple que tu en avais assez d’écrire des chansons pour les autres ?
Écrire des chansons pour des chanteurs de variété, vu le niveau actuel de la chanson, je pense qu’on n’a pas besoin de moi pour le faire. Et moi, je n’ai pas besoin d’eux. Je préfère me concentrer là où on a besoin de moi. Et je pense que c’est là où on peut recréer des liens, de la confiance, de la bienveillance. J’aime bien quand Houellebecq dit que « l’amour rate de très peu ». Et j’ai l’impression d’être là pour éviter ce « très peu ».
Par exemple, des gens qui vivent à côté des autres et se ratent d’une heure, de quelques minutes, d’un mot, d’une phrase qui n’a pas été dite, d’une réponse non donnée… Essayons d’en rater le moins possible.
Sans faire de catastrophisme, le monde est dans un sale état. Je crois que le capitalisme a atteint une limite. On le constate : nos sociétés ne sont pas prêtes pour les catastrophes, qui sont naturelles. On vit dans l’artificiel. Un monde artificiel où tout doit fonctionner… Et on continue de jouer avec le feu. Jusqu’au moment où ça tombe.
Ces actions culturelles constituent un engagement humaniste ?
Totalement. J’ai la prétention, à mon échelle, d’améliorer le monde. Un peu à Languidic, un peu ailleurs…
A l’hôpital de Bohars, à Brest, aussi par exemple ?
L’hôpital psychiatrique de Brest m’a sollicité pour créer une rivière de mots à la suite d’un constat que les patients et les usagers avaient du mal à trouver des conversations avec leurs proches, leurs familles. Bohars, c’est un lieu où on gère la crise. Sinon, les malades sont de plus en plus réinsérés dans la société. Mais quand on est dans le dur, on ne sait plus quoi faire. Alors je me suis dit si on se promène dans le parc et qu’on tombe sur des mots que les patients ont écrits, ça va déclencher des réactions, des discussions comme un alibi. Et au bout de la promenade, on scanne et on repart avec une playlist qu’on peut écouter en rentrant. J’ai passé 10 jours à Bohars.
Tu vas aussi dans les écoles, les lycées… ?
Je vais m’occuper d’un atelier de slam au lycée de Dinard, en octobre. J’aime cette idée dans le slam de faire prendre conscience aux gens que les mots que tu dis ont un sens différent selon l’environnement. Et je vais créer cet environnement avec la musique.
J’ai aussi une action au Mont Saint-Michel où je vais faire voler des cerfs-volants de 4 mètres avec de la poésie. A Sartrouville, je suis rentré dans une cité dite difficile où la gardienne d’immeubles photographie tout ce qu’elle aime et on fait du maping de 15 mètres de haut sur les immeubles avec un concert sur les toits.
A chartres de Bretagne, pour La récolte des fantaisies, je me promène avec un isoloir, dans lequel les gens me racontent la fantaisie qu’ils n’ont jamais osé réaliser et je la mets en musique avec des musiciens, en live.
J’ai d’autres choses en cours à Rochefort, au château d’Angers… Parfois on me sollicite, parfois, je voyage et quand je suis subjugué par une idée, je l’écris et la propose à qui veut bien la lire.
Tu travailles aussi sur ton 8ème album qui doit sortir en octobre ?
Oui, autour de l’univers du cirque qui m’a toujours fasciné, en y mêlant la peinture. Chaque texte est illustré par un tableau. On est dans une ambiance très particulière : c’est un album-concept autour d’une sorte de cirque fantôme, avec des freaks, des personnages un peu cauchemardesques et en même temps hyper tendres, comme des êtres monstrueux qui auraient un besoin infini d’amour et de tendresse. Ce sont des boiteux, des massacrés de la vie, des gueules cassées, des inconsolables…
Mais j’ai aussi envie de développer la musique de film (Da Silva signe la musique du film C’est quoi ce papy ?! de Gabriel Julien-Laferrière qui sort le 11 août) et la musique de documentaires. Et j’ai envie de m’enraciner encore plus en Bretagne, dans les terres, et au Portugal, et, pourquoi pas, de relier les deux.
Par Grégoire LAVILLE
Photos : Stéphanie DACCACHE











