Dix apoètres de Bretagne HermineHermineHermineHermine

C’est simplement le nom que je donne à certaines de mes obsessions, tout à fait absurdes. Georges Perros l’écrit au dos de ses Poèmes bleus que le nom qu’il donne à ses obsessions est celui de Bretagne. Est-ce que Jean Lavoué l’avouera que son obsession, c’est dieu ?

Tous les chemins mènent à Rome et Bretagne est sur sa route, à l’aller et au retour !

Jean Lavoué voit dieu partout. En chacun. Autour, dehors, dedans, en et hors soi, in vitam et post mortem ! Il le cherche et surtout l’a trouvé dans les interlignes et les lignes, les strophes et les rimes de chaque poème. Il suffit du reste d’agrandir le poème d’une majuscule, Poème, et le tour est joué !

Jean Lavoué ajoute un livre aux rayons rayonnants de notre bibliothèque bretonne ! L’étagère qui sacre le pays, mettons-lui comme Anjela Duval la majuscule aussi, tant qu’à faire ! Donc, direction le sacré ! Voix de Bretagne, sous-titré Le chant des pauvres est publié dans la belle édition de L’enfance de l’arbre. Le livre est une recension adroite d’articles consacrés par l’auteur à notre chère famille, nos familiers célestes, nos rêveurs d’ajoncs et d’étangs sombres, de lacs aussi et de yeuns immenses. Poètes de roches, menhirs ou pas, où s’adosser la nuit et, sur cet oreiller dur, recréer le monde, le ravitailler et l’exhausser !

Disons-le d’entrée que Jean Lavoué ajoute un livre indispensable aux nombreux livres consacrés aux poètes bretons. Ni universitaire ni savant, un livre libre. Lavoué prend les poètes dans son ordre, et les lit à sa manière. Le Bris, Robin, Kemener, Duval (LA femme !), Guillevic, Jean Sulivan, Cadou, Max Jacob, Perros et Grall.

Bref, le panthéon. Le nôtre absolument auquel d’aucuns ajouteraient volontiers quelques noms, là n’est pas la question. Jean Lavoué tire un trait magnifique (Sublime ?) entre les dix poètes choisis et traités ici en quasi apôtres.

Ce trait est indispensable non quand l’auteur débusque dieu partout mais lorsqu’il cherche à sa façon à nommer l’absence (Perros), la mort (Grall), la violence parentale (Robin), les deuils (Cadou), l’amour impossible (Duval), le vide (Jacob), le retrait (Guillevic).

Comme un pléonasme de la croix à chaque croisement breton, Jean Lavoué pose dieu à tous ces emplacements : le vide, le retrait, etc. C’est son fil à plomb. Il justifie la verticalité. C’est son poteau d’angle pour virer à l’équerre le spirituel et le religieux. L’appel est l’amont et l’aval de ses lectures et de ses analyses. Nous ne contesterons ni l’une ni l’autre. La voix de Jean Lavoué sonne juste, comme la Gwerz de Yann-Fanch Kemener dont il est dit ici le pauvre parmi les pauvres. Pauvre, dans le lexique de notre auteur, sonne le plus pur de l’humain, loin des villes et des magasins ou pire, des courses sur internet ! Une part du monde ici s’absente ! Jean Lavoué trouve dans l’idéalisme poétique un Univers à son premier départ jusqu’une arrivée sublime. Les mots du poème sont le chemin du Un !

Ou leur boucle puisque tout est dans tout, et ce, d’autant s’Il est majuscule !

Guillevic cherche le centre ! Il est son champ et son chant. Il n’y aura pas de croix/ Ni de clous/ Pas même de sang/ Le décor/ N’a pas d’importance/ Le silence. (In Inclus 1973 Gallimard)

Armand Robin et Kemener sont du même Kreiz-Breizh ! Même lieu principiel, même lien sans attache. Ils viennent de l’autre langue et les traversent toutes. Robin dont Jean Lavoué cite à juste titre un des courriers à Jean Guéhenno, le fougerais (fils de pauvre !) et académicien : ma pauvre mère est morte ; sa mort fut plus heureuse que sa vie. Jean Lavoué connaît ces dix poètes et les reconnaît comme des frères, les nommant le plus souvent par leur prénom ! Sauf Guillevic qui lui-même l’a soustrait agressivement contre père et mère.

Jean Lavoué irradie son regard de chrétien. Il est incontestable. Il transforme (est-ce un miracle ?) un communiste en pèlerin du divin, un athée en humain sacré, bref, un poète, celui qui cherche, celui qui espère trouver le sens, celui qui le quête de poème en poème, bref, Rimbaud lui-même compissant et conchiant le crucifix devient ici Celui qui Chante et qu’On appelle !

Max Jacob à René-Guy Cadou : les grands poètes sont des mystiques sans Dieu (ou avec Dieu) In Esthétique). Avec ou sans, c’est toujours en discussion et le poème discute !

Le chant et l’appel sont le principal ! Ils ne relèvent pour l’auteur que de la mystique quand nous pouvons soutenir qu’écrire cherche à travers et dans le vide au soutien de soi, par la seule médiation du texte, lequel, dans notre vieil Occident, en effet paraît à Lavoué l’immarcescible répétition du Livre ou de la Parole.

Le tour de passe-passe est beau et l’on y … croit.

Car on croit à la littérature. À la beauté ! Aux poètes donc.

D’autant que Jean Lavoué avance aussi avec de vrais catholiques revendiqués. Quoique, hormis Anjela Duval à la foi plus simple, Jean Sullivan, Alain le Bris ou Max Jacob s’avèrent des fidèles autrement plus complexes. Jean Sullivan qui est moins repéré en Bretagne est prêtre. Quel prêtre ! Celui de la profession de silence et de celle de professeur ! J’ai appris à vivre presque serein dans le buisson d’épines des questions, c’est le presque qui interesse, non ? Comment faire avec les paradoxes ? Les doutes dont la preuve est la poésie même ! Le tautologique guette toujours puisque ceux qui refusent le religieux, le dogme, inventorient ailleurs, sèment la pagaille, décryptent en douce mais sont rattrapés par le verbe : l’autel de Guillevic ou son officiant sont-ils des réminiscences lexicales ou ce que Lavoué veut être une résurgence ? Robin est âpre, douloureux. Ce n’est pas pour autant que son assomption soit de catéchèse. Robin invente, vérifie, farfouilleur d’idéologies, Lénine et Jésus mêmes coups bas ! L’écriture répond :  Mère, qui fut si simple dans sa simple vie/De bruyère ignorée/J’ai besoin que tes doigts harassés, mais vaillants/ Me montrent le Christ. (in Le temps qu’il fait Gallimard 1953). Ecce homo ! Voilà le poète, affrontant son destin, c’est-à-dire selon Jean Lavoué sa matière, la Bretagne essentielle et cette immatérialité infinie du sens.

Le livre de Jean Lavoué complètera précieusement nos regards, accélèrera nos compréhensions, dont, quelquefois, celle de l’incompréhensible. Pardon, le Mystère !

Probablement / C’était son lot

D’être expulsé /Comme la graine du genêt (in Autres, Guillevic, Gallimard)

Perros écrit à son frère mort à la naissance. Et Guillevic. Et Cadou. Tous ont des morts qui sont leur encre. Tous s’y ancrent livre après livre, page après page. À ce terrible prix qu’ils ne coulent ni ne se noient.

Guillevic écrit la renaissance. Mais au fond tous les poètes de Bretagne sont cette renaissance recommencée. Ce resurgissement d’une troménie sans bannières, sans foules, qui chemine de poème en poème, chacun sa chapelle, ou sa grotte, on son gouffre, dans une volonté de cheminer vers quoi, sinon son indicible. Pour l’un, c’est l’autre. Pour l’autre c’est l’Un !

Un livre de plus ? Non ! Un livre indispensable avec l’élégance d’un auteur chargé de toutes les langues dont celles, lourdes et polysémiques, de deux mille et quelques années de civilisation. Les poètes, Max Jacob en tête, le révélé, le converti mais les autres aussi dont la foi d’Anjela, naïve et incarnée, terrienne qui écrit sur le torse nu de Celui que j’aime/Sur la peau nue du Pays que j’aime…. tous les poètes seraient des sortes d’écrivains apocryphes d’un évangile nouveau que Jean Lavoué nous propose de lire et de relire.

Chacun à sa manière !

Puisque la liberté absolue, la libre liberté chère à Rimb, l’humaine humanité chère aux hommes de bonne volonté sont notre lot de consolation, à ceux qui et à ceux qui ne pas !

Gilles CERVERA

Voix de Bretagne de Jean Lavoué aux éditions L’Enfance des Arbres 345 pp 21 € – Préface Pierre Tanguy/ Postface Joseph Thomas

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