Ils partirent trente-trois des Sables d’Olonne, combien reviendront au port après quelque 80 jours de lutte acharnée pour ne pas lâcher ? Seul impératif : finir. Finir cette course héroïque : le Vendée Globe.
Au départ 27 hommes, 6 femmes aux commandes de leurs nouveaux voiliers-planeurs, les foilers équipés d’ailes qui soulèvent 100 % de la masse du bateau soit environ 9 tonnes et les entraînent à la vitesse vertigineuse de 35 nœuds. L’objectif : parcourir seul, sans escale, sans assistance sur un monocoque 24.394 milles marins, soit 45.177 kms. Les années précédentes, avant ce marathon planétaire, les skippers avaient de longs mois pour préparer leurs bateaux, s’entraîner, régater. L’année Covid a tout changé. Cette fois, plus d’inconnues, des bateaux plus rapides, moins testés mais toujours le même goût forcené de la mer, du dépassement de soi, de la compétition pure.
200 000€ pour le vainqueur
A la clé une gloire éphémère et un gain inexistant. Si loin des sommes pharamineuses distribuées aux footballers, tennismen et autres sportifs surdotés. 200.000 € pour le vainqueur de cette course unique, 140.000 pour le 2éme, 15.000 pour le 10ème. Généralement pas même de quoi rembourser le coût de la mise en œuvre du projet. Pourtant ils en rêvent tous, les meilleurs navigateurs, de ce Graal, de ce défi ultime. Qui exige aujourd’hui : « une énorme résistance physique et mentale pour mener ces bateaux d’une dureté terrible et aussi savoir ménager sa monture fragile. Il faut, pour gagner, être un athlète à l’agilité intellectuelle capable d’interpréter les multiples capteurs du bord…une sorte de « brute intellectuelle » analyse Louis Burton à bord du Bureau Vallée 2 qui s’y est repris à trois fois pour réparer sa tête de mât par vent puissance 8. Après d’autres avaries survenues le 6 décembre quand il était classé 2ème de la course.
« J’ai dû supplier mon bateau et l’océan »
Ce dépassement de soi, ce jusquauboutisme forcené est propre aux femmes autant qu’aux hommes : des marins tous les deux. Isabelle Joschke, l’une des 6 femmes engagées, qui a franchi la première le Cap Horn sur Imoca MACSF, avait eu à remplacer son safran : « J’ai dû supplier mon bateau et l’océan à plusieurs reprises, tirer des bouts, enrouler des winches, manier les cordes du gouvernail…J’ai les doigts ensanglantés, des bleus sur tout le corps mais une fois engagée à le faire, rien n’aurait pu se mettre en travers de mon chemin. » Pourtant le 9 janvier, un grave problème de quille la contraint à abandonner, le 62ème jour de course, elle est 9ème au classement. … « J’aurais pu finir dans le top 10. Cela aurait été le bonheur après l’effort… Mais j’ai réalisé quelque chose, le challenge sera d’en être aussi fière que si j’avais terminé aux Sables d’Olonne. » « OK tu abandonnes, mais quelque part, tu as gagné ton Vendée-Globe », lui poste jean Le Cam. Dans son carnet de bord, elle note : « Je vois combien à chaque découragement ressenti, j’ai pu puiser en moi, repartir un peu plus forte. »
Le voilier majestueux de Kevin Escoffier venait de couler
Ces ressources il faut les trouver quand l’un des leurs frôle le pire. Comme ce 18 décembre où le bateau de Kevin Escoffier se coupe en deux : « L’effroi de cette nuit où, nous, les autres concurrents, avions le souffle coupé de savoir l’un des nôtres sur un radeau de survie. Le voilier majestueux de Kevin Escoffier venait de couler sans explication. Et demain si c’était moi ? confie-t-elle ». Cette force doublée de la solidarité impérieuse des gens de mer, Jean le Cam, le roi Jean comme l’appelle ses pairs, l’illustre plus que tout autre. A 63 ans, il n’a pas hésité à foncer sauver Escoffier, à se dérouter de deux heures. Trop de mer l’oblige à revenir cinq ou six fois sur les lieux en pleine nuit jusqu’à pouvoir balancer la bouée au skipper de PRB. « Je me mets au vent, je vois la lumière de sa torche dans une vague, c’était gagné, » commente laconiquement Jean Le Cam. Il était en 5ème position, mais « Dans le moment, la course n’existe plus quand quelqu’un est en danger. » Des heures qui lui seront décomptées bien sûr. Un temps de compensation, « une redresse » de 10h 15 minutes en fin de parcours.
« On ne peut pas tout maîtriser tout le temps »
Le même Le Cam a aidé Damien Seguin, né sans main gauche, à améliorer les performances de son voilier qui, en passant le cap Horn en 4ème position, a pleuré de joie. « Ca m’a fait du bien, on ne peut pas tout maîtriser tout le temps. » Ni la mer, ni les vents ni le temps, ni les impondérables. A bord, la journée du marin est de 24 heures, on se rase la nuit, on se lave une fois tous les quinze jours, on marche beaucoup à quatre pattes, on perd la notion du temps après quatre ou cinq jours, le seul repère devient l’heure solaire. Plats lyophilisés, conserves, eau de mer désalinisée, pas de réfrigérateur, un seul réchaud à gaz : le poids à bord est strictement limité. Et surtout il faut savoir tout faire. Réparer les avaries, affronter les coups durs, se passer de sommeil, savoir éventuellement se recoudre la langue en plein océan en consultant un médecin par Telex comme Bertrand de Broc, édition 1992 du Vendée Globe. Savoir aussi accepter les aléas de la compétition. Yannick Bestaven (Maître Coq IV) qui le 3 janvier franchit le Cap Horn « heureux, ému, fatigué » passé en tête après 55 jours de course, y reste plus d’un mois avant d’être rattrapé pour cause de pétole (vents faibles) le 11 janvier par Thomas Ruyant (Linkedout,). Damien Seguin (Apicil) et Louis Burton (Bureau Vallée 2) le talonnent à quinze jours de l’arrivée. « C’est dur… allez, faut pas baisser les bras. » se réconforte Bestaven . Que dire de l’endurance de Sébastien Destremau (Merci), dernier au classement, qui accumule les avaries : lâchage du pilote automatique, barre endommagée, casses multiples, qui le maintiennent à 6500 milles derrière le leader mais n’entament pas son acharnement. Jusqu’au 16 janvier où vaincu par une quille sévèrement endommagée, il abandonne ou plutôt comme il le précise : « on se retire du Vendée Globe, on n’abandonne pas. »
Samantha Davies et Romain Attanasio, le seul couple à disputer ensemble le Vendée-Globe
Entre mari et femme, même si on se tire la bourre, le panache s’impose. Samantha Davies et Romain Attanasio (Pure- Best Western Hotels) le seul couple à disputer ensemble le Vendée-Globe communique par Whatsapp : « C’est génial de partager ça, même en état de fatigue ou de stress », affirme Samantha. Romain renchérit : « Aucune rivalité entre nous. J’espérais que Sam fasse un superscore, une des premières places, je n’ai jamais imaginé être devant elle. » En tête, elle l’était mais la navigatrice chevronnée a dû abandonner la course pour graves avaries. « Je poursuis ma route, plus pour le résultat sportif mais dans l’espoir de soutenir mon projet de sauver 60 enfants pour le Mécenat chirurgie cardiaque « Initiatives Cœurs ». Romain lui, persévère, il est le 19 janvier, 13ème au classement.
Sur les six femmes engagées dans la course quatre naviguent toujours hardiment. Alexia Barrier (TSE) dont c’est le premier Vendée-Globe, a doublé le Cap Horn après avoir réparé ses câblages électriques , Miranda Merron ( Campagne de France) la Britannique de 51 ans, est passée tout près d’un iceberg sans dommage, Clarisse Cremer (Banque Populaire X) est 12ème au classement à quinze jours de l’arrivée prévue et Pip Hare (Medallia) Britannique aussi de 46 ans s’est battue avec des fuites avant de vivre « le moment qui lui restera en mémoire toute sa vie » : le passage du Cap Horn.
Ces femmes et hommes si magnifiquement intrépides, chevaleresques, partageant une même fascination pour le défi sans limite, vouent un culte passionné à la Beauté : du geste et des éléments. Experts en émotions fortes, jamais blasés, tous goûtent l’ivresse rude de la compétition mais aussi la magnificence de l’océan, les ciels changeants, les orages nocturnes, les nuits étoilées, les couchers et levers de soleil.
Danielle SOMMER











