La Bretagne reste une terre punk. A Rennes, Tagada Jones en apporte la preuve depuis 1993. Aujourd’hui, le groupe défend son 10e album dans les médias en attendant la scène que le Covid repousse encore et encore. On a donc pris le temps de parler musique, Bretagne et vinyles avec Niko, son charismatique leader.
« A feu et à sang » sera votre 10e album. Qu’est-ce qui vous pousse à être aussi enragés depuis 1993 ?
Niko : Le public, toute l’énergie vient du public. On écrit les titres en les pensant live. Comme tous les groupes, on a commencé entre potes dans une cave pour faire la fête, prendre du bon temps… Les années passant, ça bascule et aujourd’hui on ne joue que pour le public. Quand on est dans cette configuration-là, y’a moins de chance de s’exténuer en cours de route. Et puis de notre côté, on a notre propre structure de production, on est tourneur. Ce qui fait que j’ai presque un métier à côté. Je gère plein de groupes. Et ça c’est hyper important. Je pense que certains artistes se lassent parce que pour eux, aller sur scène c’est comme pointer à l’usine. Dans le rock c’est impossible. Dans d’autres styles de musique, pourquoi pas, le démonstratif l’emporte sur l’énergie. Le rock doit être vécu à 100%, il a besoin de cet échange avec le public. Tout ça mis bout à bout, on a toujours de l’énergie et je me demande même, si on en n’a pas plus qu’avant !
Le Covid et son absence de concerts est donc un vrai problème pour Tagada Jones !
Niko : C’est sacré point d’arrêt ! Pour le premier confinement, on était en studio. Ça a tout retardé, mais ça n’a pas changé grand-chose. Là, on entre dans une période où on défendait l’album sur scène. La tournée mondiale est annulée. Elle est désormais prévue en avril. On a aussi repoussé la sortie du disque qui n’ai paru que le 30 octobre.
Tu parles d’une tournée mondiale. Tagada Jones visite beaucoup de pays ?
Niko : On a toujours beaucoup joué à l’étranger. A chaque fois en aller-retour. Et là, on avait organisé nos « one shot » en une véritable tournée. On y travaille depuis deux ans. Aa concerne le Canada, les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne, le Japon, la Russie, etc. Autant dire que tout ça a capoté. Aujourd’hui, on maintient nos dates françaises de 2021 et pour l’étranger, si on garde l’idée de tournée, ça ne sera pas avant 2023.
Vous annoncez quelque 19 pays visités. Pas mal pour un groupe de punk rock rennais !
Niko : Tout ça a commencé par des échanges avec des groupes étrangers. D’abord localement, puis nationalement puis au niveau international. On fait jouer des groupes de notre calibre et eux font la même chose dans leurs pays. Maintenant on peut tourner seul en tête d’affiche dans tous les pays francophones, mais aussi au Japon, en Russie et dans les ex pays d’Europe de l’Est. Dès la fin des années 90, on tournait déjà là-bas. Par exemple, on va jouer au Pologne Rock Festival qui affiche 250 000 personnes par jour. Quatre fois plus gros que les Vieilles Charrues ! Et là, on joue à 19h30 sur la main stage.
Etre basé à Rennes et non à Paris, c’est un handicap ou un atout ?
Niko : Je reformulerai ta question en disant breton. Car il n’y a aucun rennais dans le groupe. Moi, je suis de Saint Brieuc, le batteur aussi, le bassiste habite Nantes et le guitariste est d’Auray. En revanche, il est vrai qu’on s’est retrouvé à Rennes. Moi j’y suis resté et la boîte aussi. Pour revenir à ta question, il y a de grosses structures à Rennes, sauf que nous, on a toujours été alternatif. Et dans ce cas, au départ, les gens n’ont pas envie de t’aider. Tu te débrouilles. Et de notre côté, on a aussi dit non à certaines propositions. Le côté très engagé du groupe a fait que les institutionnels nous ont fermé leurs portes. Ils ne voulaient pas travailler avec des punks !
A l’étranger, vous vous présentez comme un groupe français ou breton ?
Niko : Breton ! Mais ça, c’est lié à la famille. Chez nous on est breton avant d’être français. Même si je ne défends pas du tout le nationalisme breton. Au sens traditionnel, oui, je suis 100% pur beurre, du côté de Cancale par mon père et de Saint Brieuc par ma mère. Il y a un certain état d’esprit en Bretagne qu’on est fier de colporter. On est un peuple de voyageur, on nous retrouve au « 4 coins » du monde. Le fait d’être entouré d’eau doit jouer pour beaucoup. Dans mes ancêtres, il y avait des Terre Nova… On est un peuple qui bouge et on accepte aussi que les autres viennent chez nous.
Etre breton, c’est plus facile pour tourner à l’étranger ?
Niko : Oui, car il y a des petites communautés. A new York, Montréal… Ils viennent nous voir. Bon, à Dubaï, c’était la communauté des expats français qui avait fait le déplacement.
En revanche, dans les textes des chansons, on ne retrouve pas cet engagement pour la Bretagne.
Niko : Non, parce que ça sera tout de suite interprété comme étant pro nationaliste et que le groupe n’est pas du tout dans cette veine-là. Un morceau comme « Le drapeau » explique que nous n’avons pas de bannière. Mais, je pourrais écrire là-dessus, c’est vrai. En revanche, on parle davantage des choses qui vont nous énerver. Des réactions à chaude sur pleins de sujets. Souvent, les gens nous disent : « vous chantez tout haut ce qu’on pense tout bas ». Et notamment les jeunes. Ils s’identifient à notre parcours sur beaucoup de sujets. On ne dit pas toujours des choses qui plaisent. SI je commence à écrire un morceau où je dis que je suis fier de mes terres bretonnes, dans le côté punk qu’on représente, ça peut être mal interprété. Si je prends l’exemple des Ramoneurs de Menhir, ils ont été vachement emmerdés ! Moi, par exemple, je suis fier de mes racines bretonnes, mais je ne suis pas pour l’indépendance de la Bretagne.
Le public de Tagada Jones s’est renouvelé ?
Niko : Je crois qu’il est encore plus jeune qu’à nos débuts !
Monté Enragés Prod, c’est une réaction à l’absence d’aide ?
Niko : D’abord c’est une idéologie. On est né sur les terres de l’Alternatif. Loran des Bérus le dit très bien : « On a semé pleins de petites graines et Tagada Jones est devenu une belle plante. » Et c’est vrai, on a été nourri à leurs idées et on a mis ça en application au pied de la lettre. Et maintenant tous ces groupes là reviennent nous voir en étant presque fiers de ce qu’on a construit. Alors qu’aucune de ces formations ne l’a fait hormis de rares exceptions dont Boucherie Prod qui s’est ensuite vendu à une major…
Que propose Enragés Prod ?
Niko : On fait la prod et on a la partie tournée. On est 12 permanents plus les intermittents. L’activité de tourneur a vraiment pris le pas. La production existe toujours parce qu’on a un studio et avec la crise du disque on a un vrai avantage économique. Pour le label, on fait confiance à At(h)ome depuis des années. C’est un label indé comme nous. On travaille main dans la main. Tout ça reste à taille humaine.
Le punk rock reste uni avec le temps ?
Niko : En termes de génération, Tagada Jones est arrivé après la grande vague Alternative. On est les petits frères. On fait même le lien avec des groupes qui ne se parlaient pas ! Y’avait des guéguerres, mais c’est une belle famille. Après, c’est la relève qui manque à l’appel. Mais c’est vrai pour toute la musique rock. Y’a certainement plein de groupes qui jouent chez eux, et qui n’arrivent pas à passer à l’étape supérieur par manque de petits labels et de structures intermédiaires qui ont disparu.
Enrages Tour est toujours d’actualité ?
Niko : Oui, on a toujours une grosse tournée des Zénith de prévu avec Tagada Jones, Ultra Vomit, Mass Hysteria… C’est toujours d’actualité pour 2021 en espérant que ça puisse se faire.
« A feu et à sang » va sortir en vinyle. C’est important pour vous ?
Niko : Oui. On organise des foires aux disque à Rennes depuis 25 ans ! Je suis collectionneurs moi-même. Quand le CD est arrivé, c’était intéressant pour l’usage. Mais l’objet vinyle a conservé une saveur particulière. Aujourd’hui, le CD a le cul entre deux chaises entre le vinyle et le streaming. Nous on n’a jamais abandonné le vinyle : tous nos albums sont sortis en vinyle. D’ailleurs, le premier support de Tagada Jones est un 45t sorti en 1995. Un collector ! Il a été épuisé très très vite. Je l’ai vu à vendre sur e-bay à 300€ !
Vous collectionnez quel style ?
Niko : Beaucoup de rock français car à la base c’était vraiment mon dada. J’ai aussi une collection de « belles pochettes » qui ne sont pas forcément des disques que j’écoute beaucoup. Avec nos Conventions, j’ai aussi la chance de tomber sur des pépites punks anglaises et américaines. Rendez-vous en 2021 !
Propos recueillis par Hervé DEVALLAN











