Laurent Mauvignier : livre au couteau HermineHermineHermineHermine

Tenir la lame qui va déchirer le ventre. Croire avoir entre ses doigts le métal froid de l’arme et dans son barillet de lecteur la balle qui va tuer.

Le lecteur en lisant, c’est ça qui est puissant, croit qu’il est dedans, pris au piège, otage de qui sinon de l’auteur ! Une merveille ! Ou une horreur puisque le lecteur, donc moi, tient le couteau, arrache les tripes, ou, de victime passe à bourreau. Ou vice versa. Surtout vice d’ailleurs ! Cette littérature au couteau existe déjà, c’est un genre, sauf que Mauvignier dégenre ! Ici, exception exceptionnelle, l’auteur semble confier, l’air de rien, au chaloupé du style, au syncopé des phrases cette nuit qui avance sans jamais avancer.

Le livre fait du surplace.

Croire cela, qu’on tient l’arme et qu’on est le mort. En avoir la conviction crépusculaire mais ferme. Et ce durant six cent et quelques pages. Cela peut aussi vous arriver. Cette sensation moche, terrifiante, autodestructrice que ça va très mal finir. Et ce, dès la page une, et ce, jusque la page six cent et quelques. Croire cela par le miracle littéraire, oui, je tiens à ce mot ! Le miracle de phrases amples au départ, description de rase campagne, d’écarts tristes et autres giratoires sans gilets jaunes mais avec des idées noires, ces phrases amples du début préparent à mi-livre au hachoir des syntaxes et couperet sémantique.

Les personnages ne sont pas si nombreux dans ce roman de Laurent Mauvignier publié chez Minuit il y a quelques mois. Si le confinement vous apparaît moche un petit conseil : vivez cette lecture qui, à l’aune du désagrément produira en vous l’écart entre la terreur et le doux. Doux, le confinement à l’aune de la terreur instillée par ces Histoires de la nuit.

Six cent pages pour une seule nuit, maudite fête d’anniversaire !

Mauvignier nous avait habitué à des huis clos courts et nets, en voici un qui, comme une série télé, allonge la sauce au point de produire une attraction morbide, nous donner l’impression, si on le lit le soir au lit, d’un (mauvais) rêve poursuivi.

Que se passe-t-il entre cette ferme et les gens qui y passent ? Bergogne est le fermier, sa femme est Marion. Ida leur fille. C’est le trio auquel s’ajoute, dans le hameau de La Bassée, la voisine. Plus une maison à vendre !

Quatre personnages que rejoignent trois. Trois hommes dont Bègue, qui comme son nom l’indique, parle par saccades et secousses de silence. Ses frères sont Christophe et Denis.

Denis contre tout déni.

Une histoire à dormir debout. Personne ne s’y couche sauf, vous l’aurez deviné, la tête en bas des escaliers, ou le téléphone au fond du lavabo. Mauvignier a appris de ses personnages au fur et à mesure que son clavier claquait des dents et que sa page noircissait. C’est évident comme une nuit sans fin d’un livre effroyable !

Marion est au cœur d’un système de violence entre le passé refoulé, dénié (Denis ?) et son présent enjoué de femme forte et riante. Disons qu’elle aime danser et le karaoké ! Bergogne est son mari, le paysan, l’enraciné et je vous le dis ainsi parce que le lecteur devient les sept à la fois. Sept personnages ! Du lourd pour un seul lecteur car on lit toujours seul !

On naît seul. On meurt seul et on lit seul!

Nous y passons tous par cette pensée des sept et j’allais oublier le chien, premier à y passer, non pas à table, mais à l’étable.

Oubli aussi les deux collègues de Marion, invitées surprises de l’anniversaire. Le chœur grec. Elles sont là comme on chante en sourdine, comme une mélopée qui passe, la trouille au bide et le karaoké en requiem. Mauvignier nous rend la vie de lecteur dure. C’est dur d’être à la fois Marion, Bergogne (Patrice pas si triste), Ida la petite qui nous mène jusqu’au bout des six cent pages et nous laisse épuisés, en vrac, Christine, la voisine artiste, peintre de la femme rouge, tableau prémonitoire, Bègue, Christophe et Denis. Nous sommes ceux-là au fur et à mesure dans un temps étiré à l’extrême comme dans les huis-clos bien clos.

Nous sortons du livre délaissés. Et à chaque chapitre un peu plus !

Un exploit littéraire !

Un exercice de style qui s’exerce en nous, nous étripe, nous cisaille, nous met, lecteurs, le surin dans la main. Ce livre, ni thriller ni polar, est pire. Il met le lecteur d’un bout à l’autre en apnée mais l’apnée est stylistique, souffle coupé par la seule phrase. Il ne se passe rien dans cette nuit sauf des allers-retours, des entrées et des sorties, des plats qu’on pose, des bouteilles qu’on boit, qu’on renverse, tout bandé vers une aube plus dramatique que la veille dont cette petite pute que Bergogne se tape vite fait mal fait dans un local à poubelles.

Lecteur proactif, Mauvignier nous y contraint.

Heureuse contrainte ! La lecture nous sauve ! Nous avons plus que besoin de livres, car ils nous délivrent. Jeu de mot facile ! Le livre pourtant n’a que cette fonction, de nous libérer, un par un, page par page. Libres, donc, dans cette ère à terreurs.

Histoires de la nuit, ou quand le style porte à croire que lire tient du miracle et que le roman fait mieux que toutes les religions !

Gilles CERVERA
Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier aux éditions de Minuit, 635 pp, 24€

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