Au printemps 1995, le Brestois Christophe Miossec publiait son premier album : Boire. Un disque séminal comme l’on écrit dans magazines branchés, mais surtout un album qui allait (r) évolutionner le rock français. En 2020, Boire est réédité par LE LABEL/PIAS et Miossec chante sur un mini album digital, Falaises !, écrit par sa compagne, la violoniste Mirabelle Gilis. Qui chante aussi. 

Vingt-cinq ans après, quel regard portes-tu sur le jeune homme, le chanteur que tu étais ?
Miossec : Indulgent… C’est ça : un regard indulgent. Pour moi, à l’époque, la sortie de Boire signifiait aussi le début d’autre chose, un élan vers un autre avenir (le disque s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires à l’époque).

Te souviens-tu de ce qui avait servi de déclic à cet enregistrement ? 
M. : Après Printemps Noir (le groupe dont il était guitariste), j’avais 27 ans quand je me suis acheté une basse électrique. J’ai commencé à en jouer juste porté par le plaisir de la musique. Ma copine de l’époque était à fond dans le rock anglais, proche de certains artistes comme le groupe Moose (formé à Londres en 1990, et auteurs de l’album culte … XYZ). Ils avaient une vie de musiciens à laquelle j’aspirais. Ils auraient largement pu être Brestois vu leur comportement. Jouer de la basse, c’était un pur plaisir. Un vrai. Je l’avais avec moi quand je suis parti à l’île de La Réunion en 1991 (Miossec y a travaillé comme journaliste dans un quotidien). Et là-bas, j’ai continué à jouer, j’y ai même écrit quelques morceaux qui ont atterri sur Boire.

Y-a-t-il sur Boire une chanson que tu aimais mais que tu n’aimes plus ? Et vice-versa ?
M.
: Non, ce ne serait pas juste de ma part de le dire. Je vois cet album comme un tout, et même si une chanson aujourd’hui me paraissait un peu plus faible, je ne me permettrai pas de le dire.

Ce qui est amusant, quand on réécoute Boire, on redécouvre certains titres comme Evoluer en 3èmedivision. Curieusement aujourd’hui la mélodie me fait penser à du Cocteau Twins…
M.
: Ah oui… C’est amusant parce que je l’ai écrite alors que j’étais encore à La Réunion. J’avais envie de faire une chanson celtique. Comme Non, Non, Non, Non (Je ne suis plus saoul) qui a aussi ce riff de guitare que moi, j’appelle celtique. Ou du moins c’est l’idée que je m’en faisais. C’est l’avantage de n’être pas assez bon musicien : tu pars dans une direction et tu finis par atterrir ailleurs.

En 25 ans, as-tu l’impression d’avoir évolué dans ta façon d’écrire des chansons. Est-ce que ça passe toujours par les tripes ? Ou par la tête ?
M.
: Ce qui est amusant, c’est que Falaises ! (Un mini album digital 4 titres avec sa compagne, la violoniste Mirabelle Gilis) sort en même temps que la réédition de Boire. Il y avait une sorte d’urgence totale dans mon premier album, presque une rage, qu’il n’y a pas ou plus dans le disque enregistré avec Mirabelle pendant le confinement.  Si on parle de couleur, Boire serait rouge alors que Falaises ! est bleu, presque translucide comme celui de la mer d’Iroise à côté de notre maison dans le Finistère.

As-tu l’impression d’avoir fait école ? Et d’avoir des disciples ? Et si oui, qui ?
M.
: Oui, je vois bien que la sortie et le succès de Boire a eu des répercussions. A l’époque, pas mal de types ont quitté leur groupe de rock pour se lancer en solo. Un peu par mimétisme. Moi, je m’étais cassé le cul quand même… Le danger, cela aurait été d’en faire un fonds de commerce, de se parodier. Un jour, j’avais discuté avec Gordon Gano (chanteur du groupe américain Violent Femmes, et producteur de plusieurs disques de Louise Attaque) qui m’avait dit que Louise Attaque écoutait régulièrement Boire pendant l’enregistrement de leur premier album (sorti en 1997), et que c’était un peu de ma faute ou plutôt grâce à moi qu’ils avaient vendu deux millions de disques. J’en sais rien. C’est peut-être vrai.

Qu’est-ce qu’il y a de spécifiquement breton dans Boire ? La musique, les textes, une attitude ? Et plus encore, qu’est-ce qu’il y a de brestois ?
M.
: Boire est un disque breton mais aussi profondément un disque brestois. D’abord, parce qu’on chante à Brest. A la fin d’un banquet, il y a toujours un mec qui se lève pour entonner quelque chose… Ce que je peux dire, c’est que pour Guillaume (Jouan, guitariste et comparse sur Boire) et moi, ce disque, il sent le bistrot. Voilà, on sentait le bistrot. Tu vois ce que je veux dire ? Une atmosphère un peu spéciale, avec du bruit, de l’alcool, des clopes… C’est Brest. C’est ma ville. C’est aussi la Bretagne.

Comment tu considères ce premier disque publié, et accueilli comme une claque, un coup de poing ? Surtout, en réaction de Falaises ! que tu dis avoir enregistré avec Mirabelle pour faire du bien…
M.
: J’ai fait Boire pour me sortir de la merde. A 30 ans bien tassés, j’étais retourné vivre chez mes parents. Je n’avais plus une thune. C’était la Bérézina absolue. J’ai tout mis dans cet album. Je ne crois pas au mythe de l’artiste maudit. Si rien ne s’était passé, je serai reparti dans l’Océan Indien, j’aurai retrouvé un boulot et j’aurai fait ma vie. Une autre vie. On trouve des Bretons, et en particulier des Brestois, un peu partout dans le monde. Petit, je recevais des cartes postales de cousins, d’oncles ou de tantes, envoyées d’un peu partout… Du Tchad, d’Amérique, etc.

Aujourd’hui, après avoir pas mal bourlingué, tu vis à nouveau en Bretagne. C’était inexorable ?
M.
: C’est ça… Inexorable. Il y a un truc sur cette terre. On dit que les Brestois et les Bretons voyagent beaucoup mais finissent toujours par revenir. C’est comme si j’avais repris la conversation avec les gens que je préfère, les gens dont je parle la langue, celle du cœur. On a grandi avec des codes, des choses précieuses que l’on partage encore.

As-tu l’intention, comme Yann Tiersen à Ouessant, de te mettre au breton ?
M.
: Pas vraiment. Mon grand-père ne parlait pas breton. Et à Brest, qui est une sorte d’enclave, on parle le français. En plus, je ne suis déjà pas très bon en anglais. Quand je dis que je partage une langue avec les gens qui m’entourent, c’est un langage qui passe par plein de choses, des références, des balises que l’on a commun. Ça peut passer par une blague, un lieu…

Tu as écrit pour Johnny Hallyday, Alain Bashung, Stephan Eicher. Si tu avais maîtrisé l’anglais et connaissant ton goût pour un certain rock anglais, y-a-t-il un groupe britannique pour lequel tu aurais rêvé d’écrire une chanson ?
M.
: Ouais… Non. En fait, je n’y ai jamais vraiment pensé. En plus, par tradition, dans le rock anglais, c’est rare de faire appel à un parolier extérieur. Et Nick Cave n’a pas besoin de moi. Bon, s’il chantait du Miossec en français, je serai très fier.

Tu jouais de la basse, de la guitare, mais tu as toujours aimé les mots. Est-ce qu’écrire un livre pourrait faire partie de tes projets futurs ?
M.
: Si je devais écrire un truc comme un livre, ce serait dans l’esprit des Papiers Collés (publiés par Gallimard) de Georges Perros. J’ai beaucoup de mal avec le roman traditionnel. Dès que je vois l’écrivain à l’œuvre, ça me fige. A part avec Emmanuel Carrère dont je lis actuellement Yoga. Il se met à table. Il y a quelque chose de vrai… Mais moi, je fais de la musique, des chansons, pas de la littérature. Un écrivain veut être connu et reconnu. On est plus modeste dans mon domaine.

Tu as écrit pour Johnny, et cela t’a amené une certaine reconnaissance, non ?
M.
: Oui. Pour certains, c’était comme un sésame. Il y avait tout ce que le personnage suscitait, la légende qui l’entourait… Tiens, si tu veux lire un bon truc d’Emmanuel Carrère, je te conseille Je Suis Vivant Et Vous Êtes Mort, une biographie qu’il a consacré à Philippe K. Dick *. Un livre merveilleux.

Propos recueillis par Frédérick RAPILLY 

Miossec, en concert du 24 au 26 septembre à Brest (au Quartz), puis en tournée française.

 

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