Tout le monde a compris que désormais tout se juge et se jauge, se commente et se followe, se like ou se hate. Sacrifions donc à cette nouvelle maladie qui consiste à évaluer : l’évaluite aigue. Sur l’échelle du jugement dernier, notre avis de petit contemporain suffisant sera donc donné.

Note donnée aux volées de cormorans stoppés en haut des roches, aux plages de sables fins ou moins, aux cabines de bain de la promenade André Jolly, à Port-Manech, ou aux escaliers pénibles enjoués de racines, tout sera noté ? Nous noterons tout et dirons tout et même sous la torture nous n’eussions pas dit plus ! Promis, main sur le cœur, la vérité, rien que la vérité.

Vérité pour les vols de goélands qui n’ont rien demandé, les écumes douces envolées d’embruns, les lavoirs ou les fontaines, peu le long de notre parcours de l’année, ou enfouies. Plutôt dans cette promenade, pardon, rando, un millésime sans chapelle mais avec une allée-couverte dont je ne vous dis que ça. Deux chênes romantiques y sont implantés depuis mettons deux siècles et demi. Des chênes somptueux, vénérables, extraordinaires dont nous ne cacherons rien de leur forme : des sculptures. C’est Land-art et l’artiste est la nature herself ! Sur cette étape, force est de mettre un laurier plus que justifié aux arbres. Le long des rias, ou face aux vagues mêmes, donnant sur les estrans blancs ou les vasières d’aigrettes et de hérons, les arbres, ah les arbres. Ils sont puissants. Ils sont géants, jamais aucun bûcheron n’a pu descendre draver leurs troncs, rien pour l’économie, zéro rendement. Le cheval de labour aurait défoncé la falaise, plutôt faible souvent et donné aux prés doux un faux air de Verdun dommageable. Ici tout est pur, tout est donné, offert, à cent quatre-vingt degrés ! Le GR 34, vous le savez, c’est que d’un côté que ça se passe. On marche, il faut finir par le dire, d’ouest en est. La Baie des trépassés est loin derrière, le Raz de Sein aussi, cette année, disons-le enfin, la promenade des sept jours de promenade a touché le ciel, frôlé le merveilleux, sans arrêt, H 24 (non ! on dort !), de la pointe de Mousterlin, juste après Bénodet, pour ceux qui veulent des noms connus à Moëllan, lieu-dit Kerfany.

Voilà, la carte est sous votre nez.

Ce ne fut que beauté inviolée, territoires de pierres et d’oiseaux, rire de chênes verts ou fragon qui gratte.

Un sans-faute, une prouesse et vous le dire tout de go, la beauté à cent pour cent, sans une virgule ni un point d’interrogation, une longue phrase qui dure sept jours et sept nuits (en fait, on dormait bien) c’est long et c’est bon. On ne se lasse point ! Mieux, ça galvanise ! ça immunise ! ça ventile et c’est vital.

Les amitiés s’affirment, que de soi à parler, soi à penser, mêlé d’odeurs goémonières et que du monde à commenter, mais sans le monde. Éloigné, Trump ou les trumperies, distancés, Macron et les macreuses. Avec les Glénans à l’horizon, quatre ou cinq jours durant, et puis Groix, petit à petit qu’on voit.

L’ostréiculture, les cabanes à huitres, on ne dira rien des uns ni ne nommeront les autres. Les rias sont propices et ont régalé les palais. Les kouign aux étapes étaient beurrés à souhait, le sac à dos les portait jusqu’aux pauses du pique-nique, on n’a rencontré que du beau et que du bon.

Des gens croisés, bien sûr, un peu plus près de Pont-Aven, beaucoup moins au long des longues rias, bien sûr et tous ces bonjours échangés s’enchantaient de rencontres. La sélection par le GR est tout à l’avantage de l’humanité. Pas de chasseurs, peu d’overbookés, quelques cueilleurs et une mention spéciale à l’incroyable couple qui a « fait le Mont-Blanc », la dame est en fauteuil, l’homme, pousse, évite les pierres, ahane en souriant et tire, on les a vu disparaître et devant nous redescendre, incroyablement vivants, on aurait ri plus longtemps mais fallait qu’on y aille !

Voilà. Ce n’est pas ce qu’on voulait dire. C’est qu’il est un temps dans notre promenade où il faut se dire que tout a une fin. Quinze à vingt kilomètres par jour, deux cents ou quatre cents de dénivelé cumulé, cela doit finir. Tant de beauté permanente, de bleu d’eau qui monte et descend, des goémons en tas qui sentent fort, des oiseaux dedans qui piaulent et des puces qui sautent, oui, cela doit finir quoique l’overdose de beau, dite l’overbeause, pourrait ne pas ! Ne jamais !

On a pris le temps de Concarneau à l’abordage, vous voyez bien le chemin, par le Quai-Nul et quitté, vous le savez aussi, pas une devinette, en empruntant le Vachic. Classique. Nous voilà, à Lanriec. Pas grand-chose à rejeter, du beau, du beau et du beau !

Mais voilà.

Je vous ai fait lanterner. Vous ai-je dit qu’on a vu la fresque de Jean Bazaine, forcément rose, sur l’église nouvelle de Konkarn qui nous plait tant malgré sa porte hélas, ce dimanche soir, fermée à l’étape ! On a continué, marché, c’était beau, beau et beau : kaer-issime !

Mais il nous fallut donc rejoindre la deuxième auto garée à Riec pour retourner vers Mousterlin quérir la deuxième auto. Bref refaire à l’envers des cent cinquante kilomètres de beau une quarantaine de moche. Outre s’être dit que c’est quand même naze de faire tant de bilan carbone alors que les sacs à dos ne pesaient qu’à peine sur les épaules du chemin, bon, on s’est dit qu’il y a peu de transport en commun, on s’est dit ce qu’on sait !

D’autant que nos compagnons de marche comptent des Suisses, marcheurs helvéto-celtiques compulsifs, oui c’est possible, qui nous disent le moindre recoin d’alpage en pays de Vaud avec autocar qui attend et station pour le tortillard ! Bref, on est ici, ne pas se plaindre sauf que.

Vous êtes emplis, imprégnés, saturés de ce plaisir des sept jours et des sept nuits, bon, dodo quand même et le beau multiplie le beau sauf qu’ici, nous avons, avec une voiture, puis avec deux, dû traverser l’envers du décor.

La Bretagne n’échappe au laid qu’à cent quatre vingt degrés. Ceux de la mer, ceux des nuées de fous de Bassan ou d’huitriers-pies, ceux des amers comme des crayons taillés de ciel ou tous ces vols de pureté de part et d’autre !

Voilà l’envers ! Les giratoires de fous entre les entrepôts de laid. Les hangars criards, les banlieues grises, les entassements de marque, nommons les Inter, les Leclerc, les Foirfouille, les discounts, les netto, les maxi, les Proto-laideurs censées vendre, censées attendrir ou capter ! Toutes les enseignes de confo et de rama, du roi et de merlin, de foire et de fouille, de halles à godasses, de bagnoles en vente, d’occase ou à la queue-leu-leu, et de tripatouilles mafieuses. Qui a inventé le commerce ? Qui a pu foutre des stations Total partout, des Carrefour et des enseignes saignantes, si laides, si effrontées ? Qui ? Pourquoi le monde est-il si tranché ? J’ai vu du GR la mer et son théâtre d’astres et le désastre des villes contournées vu des voiries qui tournent ! Du pont fugitif, Concarneau se dévoile puis c’est à nouveau giratoires, grands bazars, hypertrucs et folie furieuse.

Bigre ! Ce réatterrissage où on espérerait encore quelque confinement radical qui empêche, déserte, qui rase, qui démolisse, arase et refasse des bords de ville avec des prés à vaches, des poulaillers à poules et des rêves à rêver ! On se prendrait à espérer un super-méga-grand krach qui stoppe tout ! À rêver un tsunami de supertankers qui sombrent par le fond et définitivement volatilise les conteneurs chinois et leurs tonnes de pompes à nike, bols à prénoms et autres tatanes à ressort ou leds incorporés.

Quand ?

Dit le marcheur inquiet dans ses deux grosses pompes du Vieux Campeur avec tee-shirt auto-absorbant, ratolavé et décapsuleur de rêves (intégré).

Quand ?

Quand les poules auront des dents et nous mordront ! Mais pour de vrai !

Gilles CERVERA

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