L’identité bretonne ne relevant pas d’un passeport ni d’une seule langue, elle n’existe que dans la mesure où des hommes s’y reconnaissent à chaque génération. Une fois écartés les vieux clichés du Breton têtu, courageux, travailleur, honnête, et parfois même ivrogne, demeure la véritable question de savoir ce qu’est être Breton.
Faut-il le parler breton pour être Breton ? Évidemment pas puisque la Bretagne n’a jamais été uniquement bretonnante. Il est cependant exact que la langue reste un pivot important de l’identité, tout en faisant la différence entre les néo-bretonnants et les non-bretonnants, chez qui la place du breton ne s’envisage pas de la même façon que chez les bretonnants maternels. Pour les premiers, elle est un droit à conquérir. Pour les seconds, ce droit est acquis de fait.
Être Breton relève du partage d’un destin commun
Avec le gallois, le gaélique d’Irlande et le gaélique d’Ecosse, le breton est l’une des quatre langues celtiques toujours pratiquées. La Bretagne n’a toutefois jamais été exclusivement bretonnante. En effet. La péninsule armoricaine est coupée en deux par une frontière linguistique depuis 15 siècles. A l’ouest d’une ligne Lannion-Guérande, en Basse-Bretagne, 90% de la population n’a parlé que breton jusqu’au second empire, avant que la République jacobine n’interdise son usage et son enseignement publique. A l’Est de cette même ligne, en Haute-Bretagne, on parle français et parfois gallo (ou langue gallèse – un dialecte d’origine romane essentiellement oral) depuis le IXème siècle, lorsque l’empereur d’Occident Charles le chauve (petit fils de Charlemagne) a concédé les cités de Nantes et Rennes aux rois bretons et d’Armorique vassalisés par les monarques français, ouvrant de fait la Bretagne-ouest à une culture gallo-romaine. Dix siècles plus tard, de part et d’autre cette frontière invisible, tout le monde se dit Breton ; preuve qu’au-delà de l’identité linguistique, être Breton relève avant tout du souhait de partager un destin commun.
D’un usage courant jusqu’à la seconde guerre mondiale, le breton a depuis perdu 80 % de ses locuteurs
Interdit à l’école pendant la première moitié du XXème siècle, le breton est aujourd’hui enseigné de la maternelle à l’université, ainsi que dans certaines associations. En Bretagne, 1,5% des élèves suivent un enseignement dans des filières spécifiques franco-bretonnes, la plus célèbre étant celle des écoles Diwan. Créé en 1977, Diwan scolarise aujourd’hui plus de 4.000 élèves dans les cinq départements de la Bretagne historique. En résultent des locuteurs plus nombreux, plus urbains, plus jeunes, plus diplômés et plus désireux de transmettre la langue puisqu’ils font l’effort de l’apprendre. Ce sont au reste 10.000 adultes qui, chaque année, apprennent le breton dans des cours associatifs ou municipaux. On estime qu’aujourd’hui environ 200.000 personnes le parlent, dont un quart quotidiennement, et que 300.000 le comprennent ; entendu que deux tiers des bretonnants ont plus de 70 ans, sans oublier les 15.000 locuteurs Parisiens.
Bien que le breton et le gallo aient été reconnues conjointement « langues de Bretagne » par le Conseil Régional de Bretagne en 2004, notons que le gallo ne bénéficie pas de la même longue tradition de défense et de protection. Davantage considéré comme un dialecte, il est peu enseigné, ses locuteurs natifs sont d’ordinaire âgés, et la transmission intergénérationnelle est très faible. Le nombre de ses pratiquants actuels serait inférieur à 20.000, pour une moyenne d’âge supérieur à 75 ans. Le gallo est d’ailleurs considéré comme une langue en voie d’extinction par l’Unesco.
Chaque Breton se construit sa propre identité
Apprendre le breton (ou le gallo) relève d’une forme de revendication politique sans violence, puisque l’identité bretonne s’affiche partout en Bretagne, sauf dans les urnes. Chaque Breton construit ainsi sa propre identité, à la fois bretonne, française, européenne ; on peut même devenir breton sans renoncer à ce que l’on est initialement (monsieur Kofi Yamgnane en est le plus flagrant exemple), c’est à dire devenir breton de cœur ; il suffit pour cela d’être attaché à la région, de se sentir bien avec les gens, et que ces même-gens se sentent bien avec vous. La langue bretonne reste néanmoins un véritable lien (presqu’un liant) social de plus en plus indispensable à cette bretonnité.
Les mots sont l’arme la plus puissante du monde
Rappelons que les langues ne sont pas seulement des agencement de mots à produire du son et du sens. Elles nourrissent aussi une manière de penser qui rend leur diversité indispensable. Chaque idiome participe à un rôle social et culturel essentiel, afin de convaincre et d’informer ; manière de défendre les enjeux de luttes pour l’affirmation d’une identité ou d’une solidarité nationale. Apprendre une langue régionale c’est lutter face au déclin qui menace nos régions d’extinction culturelle dans une Europe bruxelloise trop vite élargie. Qu’elle soit gallèse ou bretonnante, la renaissance de l’identité bretonne signe la fin du syndrome Bécassine.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Août 2020 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Parmi les sources : Géo Magazine N°269 – Boris Thiolay //Dictionnaire Amoureux des Langues, de Claude Hagège //Parlons gallo, de Nathalie Tréhel-Tas //Charles le Chauve, de Janet L. Nelson // Wikipédia //











