L’effroyable explosion au cœur de Beyrouth efface désormais la crise post-Covid19 d’un Liban au bord de l’agonie financière. Aucune solution ne se profile pour le moment. Bien au contraire ! Tous les partis politiques jettent de l’huile sur le feu, chacun espérant tirer son épingle d’un jeu délétère. Le pays des cèdres s’enfonce une nouvelle fois lentement dans la guerre civile, et la dévastation (accidentelle ?) de sa capitale amplifie la désastre dont le livre de Pierre Jarawan rappelle les pires heures entre 1975 et 1990.
Après avoir fui le Liban, les parents de Samir se réfugient en Allemagne où ils fondent une famille soudée autour de la personnalité solaire de Brahim, le père, qui, des années plus tard, disparaît sans explication. Samir vient de fêter ses huit ans. Terrassé par ce départ, l’enfant devenu adulte n’en finit pas de se heurter au deuil impossible. Alors qu’il cherche à construire sa vie, l’abandon paternel continue de détruire petit à petit l’équilibre familial. Samir n’a d’autre choix que de se lancer sur la piste du fantôme paternel. Il se rend à Beyrouth avec le secret espoir de dénicher les indices disséminés à l’ombre des cèdres libanais. Début d’un voyage où l’auteur-narrateur fera la lumière sur les drames d’autrefois en découvrant la beauté du pays de ses aïeux.
Tant qu’il y aura des cèdres relève du roman initiatique, de la quête familiale et du voyage sensoriel dans un pays incompris et souvent méconnu. Il nous raconte le Liban à travers l’attachement inébranlable de ces familles exilées depuis la guerre civile. Beaucoup sont ensuite restées dans leur pays d’accueil une fois la paix revenue ; ces gens sont aujourd’hui les détenteurs diasporiques d’une culture propre à des plats culinaires, des odeurs, une littérature, des rituels et habitudes qui ont traversé le temps et la géographie malgré la guerre. Pierre Jarawan a construit son roman comme un grand puzzle devant répondre à une seule question : comment grandir lorsque l’on a été abandonné par son père, non seulement soi, mais aussi sa propre famille. La réponse louvoie entre des retours en arrière et bonds en avant distillant petit à petit les bribes d’informations qui, tour à tour, prennent leur sens à travers la grande Histoire et la petite.
Tant qu’il y aura des cèdres trace le portrait d’une famille exilée, déchirée par le secret, la guerre et les remords. En choisissant la vérité, Samir se confronte à un pays inconnu dont les gènes culturels ont, malgré lui, nourri l’homme qu’il est devenu. Un livre sur l’exil. Les personnages y sont attachants et bien incarnés. Magnifique champ d’amour au Liban à mettre en perspective avec la fresque historique d’Oriana Fallaci, Inchallah, parue en 1992 – Éditions Grasset & Folio. Au fond, qu’est-ce que la guerre, sinon le seul événement qui oblige l’homme à regarder en face l’unique certitude de sa mort possible à chaque instant. Le moindre événement révèle les sentiments les plus profonds, il exacerbe les attitudes les plus extrêmes : la violence, la vengeance, la lâcheté, le désespoir, mais aussi le courage, le dévouement, l’abnégation, l’espérance… Comme l’histoire d’Oriana Fallaci, celle de Pierre Jarawan s’interroge sur cette guerre du Liban qui, sans nul doute, aura préfiguré l’affrontement actuel (et futur) entre l’Islam et la Chrétienté.
Devenu auteur, poète et scénariste, Pierre Jarawan vit aujourd’hui à Munich. Il est champion de Slam depuis plusieurs années en Allemagne. Tant qu’il y aura des cèdres est son premier roman. Une indéniable réussite.
Jérôme ENEZ-VRIAD
Tant qu’il y aura des cèdres, un livre de Pierre Jarawan, traduit de l’allemand par Paul Wider. Éditions Éloïse d’Ormesson – 496 pages – 23€











