Avouons d’entrée que Jacques Beun est un ami. Un photographe ami qui ne nous dit pas tout! Sauf à dire qu’il ne faut pas le dire ! L’amitié impose parfois de ne pas tenir tous les secrets, à les murmurer sans esbroufe, les dire discrètement, suivre leurs traces de secrets perdus au fond de l’eau. Les traces de Jacques Beun, ses photos non signées, sont là, sur les eaux rondes du bassin. Promettez d’aller y voir sans le colporter !

Le Thabor, à Rennes, est l’œuvre des Frères Bülher, comme la Tête d’or à Lyon ou à Limoges, Le champ de juillet ou le parc Oberthür à Rennes, ou au château de Combourg. Les deux frères jardiniers ont dessiné tant de paysages, des parcs urbains, des parcs à la campagne, ce sont les Viollet-le-Duc des espaces et des espèces. Les Frères Bülher connaissaient tout de la rhétorique des parcs, dont, au milieu du jardin botanique concentrique, à son centre, l’indispensable bassin.

Jacques Beun avait déjà cherché et trouvé son double dans les serres du Thabor ! Il dégote à présent son triple dans l’eau verte du bassin ! Ce dernier n’est pas si grand que notre Narcisse numérique y regarde, s’y regarde, et jamais ne s’y perd : au contraire ! Le boulot du photographe est de révéler ! Et il révèle ! Mieux, il transfigure ! Voyant nager des âmes, voler des poissons volants, apprivoisant la courbe, l’orbe, fixant la fuite et sondant l’onde ! Sont-ce des photos ou des rêves ? Sont-ce des ciels ou des eaux ? Sont-ce des cimes ou des abysses ? De la danse ou des songes ? Du Poussin ou du Watteau ? On pense aussi au Gyotaku, cet art des pêcheurs japonais gravant à même la feuille l’empreinte du poisson qu’ils ont pêché.

Jacques Beun est ainsi. Il brouille les pistes. Il embrouille les surfaces : dessus est dessous, dedans est dehors. Venez-y voir. Bien sûr sans que ça se sache. Sans que ne s’ébruite cette étrange expo horizontale et à fleur d’eau ! Seul, Bretagne-Actuelle dévoile ! On avait bien dit qu’on était lié, admettez qu’on l’avait dit et que le conflit d’intérêt avoué est mieux pardonnable !

Jacques Beun, indiscrétion dans les indiscrétions, a eu un peu du mal à se déconfiner. De ce fait, il est plus que solidaire des poissons du Thabor, lesquels sont confinés depuis bien avant que le mot n’entre dans l’inflation des mots. Confinés pour l’éternité à tourner en rond sans masque et sans gel, qu’il pleuve, vente ou gèle ! Les poissons trouvent désormais à se cacher sous le carré qui flotte où se trouvent en surface leurs propres photos ! Si les poissons sautaient, ils se verraient ! Mettons qu’ils se décideraient à un petit vol plané de poissons qui planent, ils se reconnaîtraient ! C’est nous ! Avez-vous déjà entendu un poisson, à qui on rend son portrait ? C’est nous bailleraient-ils sans brailler à travers ouïe, opercule et donc écailles ! C’est nous diraient les poissons qui parlent aux poissons ! C’est nous sous le rond de l’eau et sur le carré des photos, nous aussi, discrets, timides dont un moins timide d’entre nous, un dénommé Jacques Beun, un indiscret photographe a tiré les portraits ! Les poissons de Jacques Beun semblent soulevés, en lévitation, pour peu qu’on se range du côté animal du règne et imaginaire des choses !

Mieux! Sur les images, les poissons retrouvent leurs vieux potes, des rouges ou des roses, des franchement carpesques ou des tanches japonaises, ils se retrouvent! Ils reconnaissent y compris les feux-poissons que le couple de hérons, peinard durant deux mois, a boulottés sans vergogne.

Allez-y voir! L’expo flottante qui flotte comme un rêve au carré dans un rond de pierre avec l’eau et les joncs, aussi les iris, et surtout cette signature de Beun que vous ne verrez pas tout de suite!

L’énigme doit rester une énigme! Le jeu de piste un jeu de piste! Le secret un secret! Les poissons de Jacques Beun sont des corps-morts dont jamais le mot n’a été aussi injuste, ils affleurent l’eau d’un carré net et parmi, dessous, entre, comme des poissons dans l’eau, chez eux par le fait, ils nagent, plongent, s’enfoncent ou s’élèvent en vrai, les modèles face à face à leurs bobines, dans le cadre et hors!

Photos en abysses ! D’un photographe un peu poisson sur les bords !

Sous les séquoias semper-virens. Sous les essences magnifiques qu’il a magnifiées, lui, le photographe qui, cent-cinquante ans après les frères Bülher, ajoute à la palette de nature maîtrisée quatre estampes horizontales dont les ombres et les ambres varient selon le moment du jour ou l’entrée en scène des étoiles !

Promenons-nous au Parc. Jacques Beun a photographié ! Bien-sûr anonymement ! Cela dit entre nous !

Gilles CERVERA

Parc du Thabor. Tout l’été. Jardin Botanique.
La galerie de Marc Porrini, 3 rue Victor Hugo à Rennes, complète la promenade au parc.
Pour contacter Jacques Beun : [email protected] ou [email protected]

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