C’est lors de l’inédite période que nous venons de vivre qu’est né EN, premier titre du duo MGMC, poétique déclinaison de l’entrelac des sentiments des confinés. On y découvre un nouveau Miossec qui navigue sur les mers de Mirabelle Gilis.

Il rappelle en riant qu’il n’a pas été ‘que’ brutal avant, mais on doit constater que MGMC ou Mirabelle Gilis-Miossec Christophe donne un autre type de douceur à Miossec. Et pour cause : c’est celle du duo qu’il compose avec sa compagne, talentueuse violoniste qui a joué avec lui et composé certains de ses précédents titres. Ici, en plus de mettre en musique les textes de Miossec, elle est multi-instrumentiste, productrice et chanteuse. Leur premier titre EN, avant la sortie le 20 juin d’un 4 titres accompagné par Columbia, est une tendre et poétique déclaration aux confinés comme, sûrement, au couple qu’ils forment. Miossec se renouvelle en créant ce nouveau monde qui doit aussi beaucoup à Mirabelle Gilis au chant aérien qui s’imbrique à la voix de Miossec, un peu éraillée et fragile, qui nous bouleverse toujours autant. EN, même si elle évoque des sentiments mêlés, semble apaisée, comme on sent Miossec qui a toujours tellement su parler pour nous, avec vérité. Avec Mirabelle Gilis, il voulait « faire du bien ». Malgré les incertitudes du moment, le pari est réussi pour les autres et pour eux, ravis par les bons retours des auditeurs. Alors qu’il prépare aussi la ressortie, en septembre, de son premier et mythique album Boire, remasterisé et enrichi de témoignages inédits, pour ses 25 ans, Miossec retrouve une euphorie et une fébrilité des débuts, avec la responsabilité d’être à deux, et le plaisir punk de redémarrer en faisant tout soi-même. Flamboyant nouveau début à la faveur d’un confinement.

Travailler en duo, c’est un gros changement pour toi ?
Psychologique oui. Pratique aussi. Tu as un peu l’impression d’être débutant, ce qu’on recherche toujours en fait. C’est tellement différent comme projet que j’ai vraiment envie de le défendre, aussi parce que je ne suis pas tout seul à bord (rires). C’est agréable.

Tu as écrit que ce duo n’était pas prévu. Jamais vous n’y aviez pensé avant ?
Jamais de la vie. Je pense même qu’on aurait rigolé si on nous avait dit il y a trois mois qu’on aurait fait ça. Dans tous les fantasmes qu’on a pu avoir l’un et l’autre, il n’y a jamais eu cette idée de faire un truc à deux. Ça n’a jamais été gambergé. Parce que Mirabelle jusque-là n’avait pas chanté, tout simplement.

Comment est né le duo ? C’est vraiment le confinement et cette période étrange qui l’a mis sur les rails ?
Le groupe de Mirabelle, Les amirales (ndlr : avec la chanteuse Sara Petit et le batteur Guillaume Rossel), était en stand-by, avec plein de concerts de prévus et des années de boulot qui sont tombés à l’eau… Vu la période qui s’ouvrait devant nous, Mirabelle a décidé de composer et de chanter alors je lui ai proposé d’écrire un texte, EN, et elle m’a demandé si je ne voulais pas chanter dessus. Ça a pris et on a fait 2 titres puis 3. Et un 4 titres va sortir.
On avait le matériel, une cabane, l’endroit, et surtout on se sentait privilégiés, dans le Finistère Nord, au bord de la mer… On a envie d’être un peu utile.

Tu évoques l’objectif de « faire du bien » ?
Oui, avec Mirabelle, c’était l’idée. Parce qu’on est musicien et dans nos familles respectives, son frère est médecin, le mien est infirmier, mon père est pompier… On a l’air un peu con. (rires) Quand on est musicien, qu’est-ce qu’on peut faire ? On ne voulait pas faire de concerts acoustiques en streaming et tout le truc… (rires) Si j’ai envie d’entendre un artiste, je vais écouter son disque, pas le voir à la guitare folk en visio-conférence. Mais certains ont fait des trucs bien et ont fait du bien.

Vous avez travaillé de façon très différente qu’auparavant ?
Complètement. Parce qu’on s’est retrouvés à deux. Mirabelle a bossé sur des tonnes de trucs pour maîtriser l’enregistrement parce qu’elle a tout fait elle-même. François Joncour (ndlr : musicien et créateur sonore sous le nom de Poing), de Landerneau, nous a donné un petit coup de main au départ mais après tout s’est fait en complète autarcie.

EN, la chanson que tu as écrite évoque quelque chose en suspens, comme une attente. Ton but était aussi d’aborder le confinement ?
Oui. C’était très bizarre ce confinement. On n’a jamais connu ça et je pense qu’on est tous passés par des états, par des humeurs contradictoires pendant tout ce temps. Il y a eu de la colère, de l’angoisse, de la joie, un peu tout mêlé. L’idée était d’embrasser plein de sentiments en fait.

Comment avez-vous travaillé ? Tu as écrit les textes, joué les guitares et Mirabelle a composé et enregistré ?
Voilà, et elle a produit donc du coup. Ça file un coup de pied au cul incroyable. C’est un peu l’idée qu’on peut faire les choses soi-même. On ne se sent souvent pas bon, pas capable de faire… Et en fait, mis au pied du mur…
Ce qui est marrant c’est que c’est une boîte de disques qui prend ça derrière et qui joue le jeu, c’est plutôt chouette. Et c’est Columbia. Mais on reste toujours dans notre cabane ! (rires) On y tient à cette formule. Ce qui sort de là, c’est important. On n’a pas du tout envie d’aller dans un studio pour faire tout ça au propre.

Il y a une nouvelle douceur dans l’interprétation. C’est vraiment pour toi un exercice différent ?
Oh, j’ai pu être doux aussi dans le passé… (rires) Mais je suis sur les terres de Mirabelle en fait, puisque je ne suis pas du tout à la composition. Ce ne sont pas mes lignes mélodiques, mon radotage habituel (rires).

Tu as écrit et Mirabelle a composé ensuite ?
EN est venu comme ça. Dans la foulée, j’ai écrit d’autres textes et Mirabelle se les est accaparés. Et on a continué. On s’est étonnés nous-même de notre… audace !

Tu as dit aussi que les retours des auditeurs vous faisaient un bien fou ? Parce que c’est une nouvelle formule à défendre ?
Ah oui. Surtout pour Mirabelle, quand tu vois que tout un boulot tombe à l’eau et qu’un projet s’écroule… La ligne d’horizon plate… Dans ces moments, on est beaucoup plus sensibles aux retours que normalement quand on sort un disque. On n’avait pas envie d’être une déception en plus. (rires)

Le contact avec le public vous a manqué ?
C’est ce qui nous relie, Mirabelle et moi. Si on fait de la musique, c’est vraiment pour la scène. C’est la raison d’être du bazar. Et l’avenir, là, il est… : on va aller jouer au Puy du Fou tous les samedis midi… (rires) (ndlr : le parc du Puy du fou, qui accueille 2 millions de visiteurs par an a été autorisé à réouvrir le 11 juin. Une décision jugée absurde par certains quand des festivals à la capacité d’accueil inférieure ont été annulés).

Vous l’avez vécu comment ce confinement ?
En tant que chanteur, la situation était tellement du jamais vu que des journalistes avaient besoin de témoins. Quand on te demande de témoigner, tu as intérêt à avoir de l’épaisseur, donc à beaucoup lire. Et dans les premiers temps du confinement, j’ai trouvé qu’il y a eu un sursaut tout d’un coup dans les journaux : il y avait d’excellents papiers. Des choses assez étonnantes.

Comme une remise en question dans tous les domaines finalement.
Oui. Evidemment, il y a eu beaucoup de morts… Et comme dirait Houellebecq, est-ce que ça ne va pas être la même chose en pire à la sortie… ? (rires) Mais on a toujours une sorte d’optimisme indécrottable qui nous dit quand même que des choses vont être mieux qu’avant. Ce serait dommage sinon.

Pour toi, ça a aussi été une remise en question quant au métier ? Tu as le sentiment qu’il faut faire les choses autrement ?
Oui et on a de plus en plus envie que les chansons aient du sens. Je n’ai rien contre les chansons qui passent à la radio et tout le truc… Il faut que ça existe. Mais on a envie de faire des chansons qui touchent véritablement les gens.
Les retours qu’on a, c’est inespéré. C’est un peu « la fête à la maison » du coup. Parce qu’il y a eu beaucoup d’angoisse quand même en créant ce duo… (rires) On se demandait « est-ce qu’on est en train de faire n’importe quoi ? On déraille ? » On se demandait dans quoi on se lançait.

J’imagine que vous avez envie de faire des concerts. Comment envisagez-vous la suite ? Des concerts devant un public masqué… ?
Pour le duo, ce qui est bien c’est qu’on ne sait pas du tout… On fait de la musique pour que la vie soit un peu imprévisible en fait. Et là, c’est du pain béni. On ne sait pas quelle est la suite. On ne sait pas si on va faire des concerts, si on va faire un disque entier…

Tu as des interrogations sur la façon de diffuser ta musique ?
Ce qu’on vient de faire là, c’est évident que ça ne va pas me laisser indemne. Ça ne donne pas envie d’aller se trimballer dans les studios, souvent chers… Même si ça remet en question un certain modèle économique.
Pour la diffusion, on est déjà passé dans un nouveau monde en ce qui concerne la musique depuis longtemps. Ça ne fait qu’accélérer le mouvement.
Et en même temps, on tempête contre plein de choses, mais on a ouvert Deezer ce matin et il y avait l’actu chansons. Ça commençait par M, Benjamin Biolay et on était derrière. Ce genre de trucs, ça te remplit de joie.
Parce que vraiment ce qu’on fait, c’est punk… (rires) Ce truc du Do it yourself.

Tu allais dernièrement dans des petits lieux, au contact du public, avec l’idée d’une fonction sociale. Comment ça va se passer pour ces endroits ?
Ça va être terrifiant pour les vrais endroits militants, avec une petite économie et pas de trésorerie. Ça va être un carnage. Et on a l’impression que certaines préfectures vont être contentes aussi parce que le mot d’ordre ces dernières années, c’était de fermer, fermer, fermer…

Et pourtant tu n’as pas le sentiment qu’il y a une prise de conscience des excès du libéralisme économique ?
Oui, mais les queues quand les McDo ont ouvert étaient gigantesques… Je crois que c’est toujours pareil : ça va amplifier les mouvements. Ceux qui avaient de sérieux doutes quant au libéralisme, ça va les amplifier et les autres vont se dire « Vivement qu’on consomme ». Mais c’est évident qu’on va se retrouver avec beaucoup de chômeurs.

C’est vraiment l’incertitude qui domine. On n’a jamais été dans une situation comme celle-là.
Je suis un mec qui doute beaucoup. Donc ça m’arrange de voir tout le monde douter en même temps ! (rires) Tous ces dogmes économiques, comme « il n’y a pas d’argent miracle, qui tombe du ciel etc… » Ben si… (rires) Il y a eu une telle casse sociale, surtout dans les hôpitaux, avec ces règles budgétaires délirantes…

Dans ces domaines essentiels, comme la santé, on se rend tous compte que des erreurs ont été commises.
Oui et on se rend compte qu’on a les infirmières parmi les plus mal payées d’Europe. Ça nous saute à la figure. Ce sont des professions où on laisse des plumes. C’est intense, ce n’est pas anodin.

Les membres de vos familles qui travaillent dans le domaine médical ont dû vous raconter comment ils ont vécu cette crise. Ça doit rendre les choses plus prégnantes ?
Oui, même s’ils étaient en zones vertes. Mais, à Brest, le guitariste Jacques Pellen est mort, et le chanteur Christophe… Ça fout des coups.

Les 3 prochains titres vont sortir sur Internet ?
Ils vont faire un « maxi 4 titres », comme on disait dans les années 80 (rires).

Les trois autres chansons qui vont sortir dont dans la même veine qu’EN ?
Non, il y a quatre styles différents. L’idée était de ne pas tirer sur le fil. C’est toujours le danger de refaire des choses en moins bien, ou d’avoir trouver un filon et de tirer dessus. J’ai fait ça par le passé et ce n’est pas bien… (rires)
On s’est fixé des contraintes, pour que ces 4 chansons ne soient pas faites dans la foulée. On voulait s’obliger à se faire mal pour avoir quatre choses vraiment différentes.

Même du point de vue des textes, tu as écrit des choses différentes d’EN ?
Oui. On s’est obligé à faire une chanson légère. C’est plus facile de faire de la musique abattue… -enfin, selon les personnes ; pour moi, ici, il n’y a pas de problème…  (rires) Mais ce n’est pas le moment de faire des messes noires … (rires) On s’est interdit le nombrilisme, qui est quand même le carburant de chaque artiste…

Vous continuez à travailler ?
Je sors de la cabane ! On est en train de finir d’enregistrer. Le petit feu a pris donc on souffle sur les braises.

Votre nom est MGMC ?
Oui ou Mirabelle Gilis-Miossec Christophe, on ne sait même pas en fait ! (rires) On pourrait s’appeler aussi « les Mimi »… (rires)

Tu prépares aussi la ressortie de Boire, pour ses 25 ans, en septembre ?
Le disque sort mais on devait jouer au Quartz (scène nationale de Brest) 3 ou 4 soirs et une grosse tournée était prévue pour durer un an, dans les scènes nationales françaises. Du coup, on ne sait pas si ça se fera. C’est en suspens. Incertitude aussi.

L’album est remastérisé et Le disque sera accompagné d’un livret étoffé, des témoignages ?
L’idée était de faire un bel objet pour marquer le coup. Et c’est plus facile pour moi d’avoir quelque chose qui fasse la balise des 25 ans.

Tu n’imaginais pas, à la sortie de Boire, durer autant ?
Oh, la vache ! Ah non, tous les plans de reconversion dans l’océan indien étaient prêts… (rires) Je pensais que ce serait feu de paille mais ce n’est pas de la fausse modestie. Comme j’avais 30 ans quand Boire est sorti, j’avais pu voir plein de groupes qui sortaient un disque. Et c’est normal, ça s’arrêtait.
Je ne pensais pas du tout que les paroles étaient particulières et pouvaient avoir un impact, toucher la vie des gens à ce moment-là.

Et c’est exactement ce qui s’est produit.
Oui mais pour une frange de personnes quand même, pas la France entière… (rires) Mais tant mieux.

On voit l’attachement des gens à Boire à l’annonce de sa ressortie.
Oui, ils parlent de leurs vies. C’est assez génial. Ça a été la bande son.
Mais ce n’est que maintenant que je vois ça. A l’époque, j’avais le nez dans le guidon. Je ne me rendais pas vraiment compte de ce qui se passait. On ne voit pas le plan d’ensemble.

Dans le meilleur des scénarios, tu pourrais avoir deux tournées parallèles en fin d’année ?
Ah, deux tournées, c’est le fantasme absolu… (rires) A la fin de la tournée de Ici-bas, Ici-même, j’avais commencé la tournée Mammifères (en 2016) et c’était fabuleux de passer d’un univers à l’autre. Comme les musiciens qui changent de groupe. En tant que chanteur, on est toujours collé à son rocher. Tout à coup, j’avais deux rochers… (rires) C’est un plaisir que les chanteurs ne connaissent pas souvent. J’aimerais beaucoup que ce soit cette configuration-là.

Propos recueillis par Grégoire LAVILLE
EN MGMC – Mirabelle Gilis-Miossec Christophe – CD 4 titres, le 20 juin 2020.

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