Une attente longue comme un jour sans pain, avant d'aller retourner gagner notre croute ! Seul sur mon radeau, je me suis lancé un défi, celui de retarder au maximum le ravitaillement et de ne sortir m'approvisionner qu'au dernier moment, quand j'aurais épuisé les stocks. Et comme le disait, tout aussi modestement J.-J. R., au début des « Confessions » : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. ». Et comment ?
En l’occurrence je serais plutôt pâle réplique de Knut Hamsun, auteur banni pour ses mauvaises fréquentations, qui lui, joue sur « La faim » qui le tenaille, et qu’il redoute tout en la maintenant… Pour ma part, c’est pour de faux, parce qu’au bout du compte, inexorablement, j’enfle, je me dilate ! Koh Lanta entre frigo et fourneau.
Je ne suis pas allé faire de courses depuis deux semaines et demi. Hormis deux fois pour me fournir en pain. A mesure j’apprends l’art d’accommoder les restes. Tous les restes. Bientôt il ne restera que du riz car j’en avais fait grande provision, bien avant le confinement. J’aime voir venir !
Seules sorties : aller chercher du pain. (Je vous ai raconté cette première aventure épique dans un précédent épisode !). J’ai décidé en conciliation avec moi-même de poursuivre le total confinement. Pas de jogging, pas de shopping. Et pas non plus de ping (-pong !), que pourtant j’aime pratiquer deux ou trois fois par semaine toujours avec le même adversaire, boulanger justement ! Et qui me propose même des pains, comme au bon vieux temps du marché noir. C’est excitant !
Des gens portent des masques. Et il semble qu’on n’a pas trop de la rue vide pour cohabiter. Une joggeuse emprunte la chaussée pour m’éviter. De même une voisine de l’immeuble mitoyen, que je trouvais jusqu’à présent accorte, et que je supposais être gentille, fait un grand écart pour se protéger du danger potentiel que je représente. Je pourrais voir ça à l’inverse, si j’avais un esprit positif ! C’est peut-être elle qui veut me protéger ?! Mais ma propension va plutôt à la première interprétation. Parfaitement appareillée, derrière son masque, c’est bien moi le pestiféré ! Avec cette image qu’elle a de moi, le ton est donné, nous ne serons plus jamais appelés à nous rapprocher…
L’ordinaire prend des allures étranges
Une seule personne dans la boulangerie. Deux autres attendent dehors à deux bons mètres de distance l’une de l’autre. L’air dégagé, je fais de même. On entre dans une nouvelle norme. Bientôt je vais sortir avec ma visière que je n’osais porter parce que ça fait un peu trop croquignolesque quand on n’est pas derrière sa caisse ! Mais là ça va bientôt rentrer dans les convenances… L’ordinaire prend des allures étranges, et je demande à la boulangère si elle se fait bien à cette situation ? Oui, dit-elle avec un air de résignation. En effet, elle semble faire son travail comme d’habitude. Aucune paroi ne nous sépare. Je lui fais grâce des 2cts qu’elle me doit. Ce que j’aurais fait aussi en temps ordinaire ! J’ai bien fait de prendre l’habitude d’être bon prince !!! Ça me sauve !
Et je repars gaillard, en faisant le tour du quartier pour rentrer chez moi. Il me semble voir des policiers dans une voiture banalisée. Mais je n’ai pas davantage d’appréhension que celle habituelle quand je vois la police. Et je me dis qu’il suffit de prendre plusieurs baguettes avec soi, d’en avoir l’air encombré et la police ne doutera pas que vous venez de la boulangerie la plus proche et ne vous demandera pas votre sauf-conduit, votre ausweis. Vous pourrez ainsi rejouer « La vache et le prisonnier » et traverser sans encombre toute la ville… Bon, ce conseil n’est pas d’une garantie absolue. Il se peut que vous tombiez sur une maréchaussée zélée ! (Ne pas prendre ce que je dis pour pain béni !) Et le pain se digère mal avec la prune !
Avant hier les policiers ont arrêté un couple qui n’était pas au courant du confinement. Je me demande dans quel monde vivent ces gens ? Ils ne regardent pas la télé, n’écoute pas la radio, (ou se trouvent soudain rapidement déconfinés du monde enchanté de « Rire et Chansons ! »), ne lisent pas les journaux, ne connaissent personne !? Ils ne peuvent qu’avoir menti. Je l’espère ! D’autres viennent d’une bourgade voisine pour faire des courses en ville parce que « c’est moins cher !». 135 € ! En effet tout le monde n’a pas compris le principe ! Difficile à se faire à l’idée pour certains qu’il ne s’agit pas que de grandes vacances !
J’étais allergique à l’aspirine, je le deviens au pâté
Drôle comme ce qui semble être la non-aventure par excellence nous pousse à en dire quelque chose. Le quotidien devient étrange par rapport à « l’avant » ! Comme dans un mauvais rêve, ou comme une panne qui nous entraîne à rester sur le bord de la route et nous laisse désemparé à ne plus savoir comment s’y prendre.
Pas facile ! J’ai mangé une demi boîte de pâté sans accompagnement et ça me reste sur l’estomac ! J’étais allergique à l’aspirine, je le deviens au pâté. Il faut que je pose la question sur cet effet induit au « Téléphone sonne » !
A me contraindre ainsi, je mange moins varié et moins bon, quasiment plus de légumes… Entre la crainte, de ne plus avoir l’envie de manger et d’arriver à un jour sans faim : à l’anorexie ! et celle de trop boulotter, avec la boulimie qui s’ensuit. Dérèglement bien connu : boulimie- anorexie !!! Moment bien propice pour l’hypocondrie. Bien sûr, ne plus manger équilibré entraîne de petits dérèglements intestinaux. J’entends mon ventre gargouiller et autres phénomènes annexes et subséquents dont je vous passe les symptômes… Déjà pendant quelques jours, chaque soir, je me demandais si je n’étais pas un peu fiévreux ? A me tâter le front sans cesse, à l’improviste, comme un test à l’aveugle pour ne pas me tromper moi-même… Je frissonne. Et ces éternuements ne sont-ils pas suspects ? Les aliments n’ont plus de goût ? Alors rapidement je refais le décompte des rencontres récentes et des occasions que j’ai eues de côtoyer des porteurs de virus ! Et chaque jour gagné, libère à mesure de l’inquiétude.
Risqué de mettre les problèmes sur le tapis dans le huis clos du confinement.
Hormis ce contentieux avec la nourriture, il me semble malgré tout faire bon ménage avec moi-même.
J’apprends par une psy à la télé qu’il ne faut surtout pas aborder les problèmes de fond dans une famille et encore moins dans le couple. Ce qui m’avait semblé être indiqué pourtant dans un premier temps : l’occasion de s’expliquer, de mettre tout à plat et de faire le bilan ! Mais ça, on n’a à le faire que pour soi ! Car à plusieurs, à deux déjà, il s’avère risqué de mettre les problèmes sur le tapis dans le huis clos du confinement. Dans cette cocotte minute ! J’imagine que la coexistence pacifique habituelle qu’on a pu maintenir ne doit pas être maintenant ébranlée. Pas le moment donc de remettre en cause cet équilibre et les bases de ce modus vivendi. On sort de ce que l’ordinaire avait jusqu’alors façonné pour le rendre supportable. Là, avec l’espèce de sensibilité accrue qu’on acquiert par rapport aux choses (irritabilité etc.), et avec des comportements qui deviennent un peu plus primaires en sorte, cela fait que tout s’exacerbe et s’amplifie pour s’approcher à mesure de l’insupportable. Alors le mieux, c’est de mettre tout en suspens, en délibéré … éviter les casus belli annonciateurs d’orages, de divorces…
Il y a mille façons d’accommoder le riz
Sans doute les relations changeront-elles, même si ça n’ira pas si souvent qu’on peut le croire, avec le manque de recul, vers des ruptures. Mais, tout de même, ça entraînera d’autres formes d’arrangements pour la suite. Ça changera pour tout le monde, dans l’intime, et socialement. Tout dépendra de la durée du confinement et de ce qui ressortira globalement de cette situation.
Le frigo se vide… mais encore du riz. Je suis loin de la pénurie. Il y a mille façons d’accommoder le riz. A toute les sauces : curry, cumin, soja… J’expérimente… jusqu’au ras le bol !!! Mais je n’ai plus beaucoup d’oignons, plus de poireaux, plus de carottes, plus de raisins secs… Plus de riz pilaf donc, à l’étuvée… à l’indienne… Je devrais m’inspirez des chinois qui savent tout mieux faire. Alors des pâtes pour varier ou des patates pour la préparation desquels j’ai un livre de référence : « Le meilleur et le plus simple de la pomme de terre » de Robuchon ! Dans lequel j’ai appris à faire une excellente purée pour laquelle j’ai encore les ingrédients, dont l’indispensable noix de muscade…
Je m’égare. Sans doute devrais-je arrêter de m’infliger ce mauvais régime. Je vais me faire une liste de ce que j’aime : chocolat, glaces, saumon, bière, et reconstituer le fond de frigo… beurre, moutarde, œufs et condiments, et de l’huile d’olive.
J’en arrive à des expérimentations hasardeuses. J’ai mis de la noix de coco râpée dans mon thé. Je ne m’étonne pas de n’avoir trouvé ce conseil nulle part !
Plus de confiture, c’est la déconfiture ! Sur mon pain grillé je ne mets plus qu’une mince couche de beurre qui fond et se mêle au pain. Pour la remplacer, j’étale du chocolat en poudre, mais ça fait une poussière qui se répand sur ma nappe. Et je tousse. Mais j’arrive à améliorer la mixture : je mélange le chocolat en poudre avec de la crème fraîche et j’y introduis un émiettement de gâteaux secs. Ça ressemble à une célèbre pâte à tartiner. Je viens d’en renverser sur mon pantalon. Qu’importe ! Personne pour voir cette vilaine tache ! Laisser-aller autorisé !
Héros de l’ordinaire. A la guerre comme à la guerre !
Michel OGIER











