Ce matin, rébellion ! Je ne change pas de chaussettes ! Me lever plus tard. Et pourquoi même, me lever ? Pas envie de me laver. Avec ma barbe de trois jours j'ai l'impression en plus de m'empâter. Plus de miroir !
Tenté par le laisser-aller. Laisser mon assiette sur la table, juste la passer sous l’eau avant de m’en resservir. Du temps de gagné. Mais pourquoi ? Droit à la paresse !
Aucun risque que quelqu’un n’arrive à l’improviste et me surprenne en savates, enveloppé de ma robe de chambre avachie. Mais je me ressaisis. Diable ! L’esprit est comme le corps, comme l’environnement dans lequel on se trouve. Ça ne doit pas devenir un gourbi, une porcherie.
Et puis il faut que je fasse de l’exercice. ¾ d’heure de ménage. Et pourquoi pas du repassage ?! Mes chemises, que je ne mets plus depuis si longtemps, parce que justement elles sont toujours froissées. Qu’elles se retrouvent ainsi pliées, prêtes au réemploi pour le jour de la sortie. Habillé comme un milord. Arpenter les rues joyeuses. La libération.
Je suis allé acheter un pain. J’ai été étonné de voir sur 300 m une dizaine de personnes. Des gens qui semblaient affairés, revenant, d’aller faire des courses, ou, du travail, ou que sais-je ? ! Deux jeunes filles, dans des tenus de sport fluo, faisaient ostensiblement des étirements (mais peut-on les faire d’une autre manière ?). J’ai croisé un copain, vis-à-vis duquel, contrairement à l’habitude, j’ai là, gardé mes distances. On en vient à se prendre plus ou moins tous pour des pestiférés, des gens potentiellement dangereux. Les proches : à distance ! Mes bienveillants amis, ce n’est pas le moment de se prendre en grippe !
Comment nettoyer un pain ?
J’ai demandé le plus gros pain qui restait à la boulangère. Elle l’a pris avec ses mains, et m’a rendu la monnaie. J’ai pensé qu’il pouvait y avoir du virus partout, et que j’allais au plus tôt pouvoir l’entamer dans deux heures. Car comment nettoyer un pain ? Le gel hydroalcoolique ne me paraissant pas conseillé !
Pas à plaindre, je ne suis pas dans une chambre de 15 m2. Mais pas non plus comme si j’étais en vacances dans une belle résidence secondaire. Dans la campagne normande, sa brume et ses petits oiseaux… un monde enchanté. Ces parisiens qui semblent se montrer en exemple sans avoir conscience de donner l’image d’insolent(e)s privilégié(e)s. N’ont-ils pas vu passer les Gilets Jaunes ? Ordinairement on les admet, mais là, à les voir refluer dans nos provinces certains craignent qu’ils n’apportent le Covid !!! Malheureusement il n’en faut pas plus pour susciter l’animosité !
Privilégier le travail plutôt que la rente
Deux de mes voisins sont médecins. Tous les jours sur le pont. L’un part juste après huit heures, et à ce moment, je me dis qu’il serait décent que je me lève.
Bien sûr ce ne sont pas les liquidateurs intervenus après la catastrophe de Tchernobyl, mais tout de même… Ils sont en première ligne.
J’ai aussi une pensée pour tous ces travailleurs, peu considérés habituellement parce qu’ils occupent des boulots sans prestige et mal payés. Maintenant on s’aperçoit qu’ils sont indispensables. Eux aussi prennent des risques pour nous. Les éboueurs, et les facteurs… ceux qui livrent, ceux qui construisent, ceux qui œuvrent dans la chaîne pour nous approvisionner en nourriture. Les caissières, qui prennent des risques sans gloire, et qu’on ne regardera peut-être plus de la même manière. Revoir la hiérarchie des salaires ? Et privilégier – globalement – le travail plutôt que la rente. Mais voilà que je prône la révolution ! Il faut que j’aille faire un tour !
Ils ont perdu gros, j’en connais !
Non, je pense même à ceux qui ne peuvent attendre la compassion de personne : les riches ! Pas logés à la même enseigne certes, mais en confinement aussi. Aux spéculateurs. Ceux, a priori nantis, qui ont misé en bourse mais ont vu leurs actions dévisser depuis deux ou trois semaines. Ils ont perdu gros, j’en connais ! Des milliers d’euros ! Et peut-être des centaines de milliers pour d’autres, ou des millions ! Mais là pour moi ça devient une abstraction !!! Et eux ne peuvent même pas se plaindre ! Leurs journées fiévreuses et les nuits gâchées par un sommeil intranquille, ils songent, dans ce jeu de yoyo, à ce qu’ils perdent sans rien pouvoir y faire !
De là à penser que c’est une crise démocratique parce qu’elle touche tout le monde ! Ceux qui ont les reins solides s’en tireront malgré tout mieux que les autres. En espérant qu’une autre politique, comme certains l’attendent ou la prédisent, soit mise en place pour rattraper cela.
Certains ont déjà recensé les boulots inutiles
Nous sommes hors vie habituelle et normale. Sauf peut-être ceux qui n’ont pas totalement coupé le fil, avec le télétravail !… C’est peut-être le moment de se demander ce qui constitue une vie « normale », celle ancrée dans l’habitude ? A force, cet ordinaire, souvent contraint et subi, semblait inscrit dans l’ordre des choses. Aujourd’hui on a tout le recul pour en interroger le sens.
Certains ont déjà recensé les boulots inutiles. « Bullshit jobs » (Jobs à la con) qui pourtant peuvent être très bien payés. Et on peut décliner cela selon différents critères : ceux qui semblent dans l’absolu parfaitement inutiles (dans l’administration ou dans des grands groupes privés). L’impression qu’on peut avoir soi-même de faire un travail inutile, ou sentir qu’on n’est pas fait, pour un tas de raisons, pour le travail qu’on exerce. Alors l’un des constats du moment est de savoir si notre travail nous manque véritablement ?! Et sinon, qu’est-ce qu’on pourrait bien faire d’autre ?
Ce recul obligé peut nous autoriser d’y penser et espérer peut-être que la reprise sera l’occasion d’une nouvelle donne ?! L’après sera-t-il comme avant ?
Michel OGIER
Chronique d’un confinement épisode n°1











