Nombreux depuis quelques jours sont les citadins à réaliser que la ville n’est pas l’endroit où il fait bon se réfugier lorsque tout s’écroule. Il leur souvient tout à coup une adresse du bonheur quelque part en Bretagne, au point de se demander si être Breton n’est pas soudainement devenu contagieux.

Beaucoup d’entre nous se sentent Breton. Mille subtilités définissent cette sensation mais peu sont capables d’établir les évidences qui permettent d’en dégager une définition objective. Qu’est-ce qu’être Breton ? Est-ce un attachement particulier à la Bretagne ? Y être né ? Y vivre ? A moins qu’il ne s’agisse d’un aspect physique particulier, une différence, un caractère, mais lesquels peuvent ainsi justifier que certains s’y reconnaissent et d’autres pas ? Questions simples… Réponses multiples… Pour autant, une évidence se profile : les Bretons sont un des nombreux peuples français qui, dans n’importe quel autre pays au monde, se traduirait par l’expression d’une minorité nationale, voire minorité ethnique, d’une langue vivante reconnue, une culture, une spécificité endémique à la Bretagne. Mais alors quelle est donc cette différence qui « fait » les Bretons ?

L’identité bretonne a subi l’expulsion de son propre cadastre

L’identité bretonne manque aux cartes officielles depuis qu’elle a subi l’expulsion de son propre cadastre. Comment ça ? C’est très simple. La géographie française pose la Bretagne mais n’impose aucune de ces différences et particularités. Son histoire ne figure pas dans les manuels de l’éducation nationale, sa langue lutte en permanence avec le français, et sa culture n’est envisagée qu’à travers une caricature touristique : Bigoudène, dolmen, fest-noz… Au secours ! D’autant que cela remonte à loin. Souvenons-nous déjà qu’en 1753, le parlement (de Bretagne !) empêcha les troupes de théâtre rural de jouer au prétexte qu’elles le faisaient en langue régionale ; cela afin de noyer l’indépendantisme dans ce que son expression avait de plus accessible : la parole à travers une culture populaire. En revanche, le breton fut encouragé à l’église, considérée moins dangereuse puisque le catholicisme romain a toujours unifié les cultures entre elles.

On ne pense pas la même chose en breton et en français

Cette loi de 1753 n’était rien d’autre qu’une volonté de détruire la structure mentale bretonnante en contraignant tout le monde à parler français. Une langue n’est en effet pas simplement question de vocabulaire, il en émane surtout un merveilleux dispositif à produire du sens dans un cadre culturel (et souvent géographique) défini. On ne pense pas de la même façon en latin et en grec, en allemand et en italien, en breton et en français. Oui ! Les Bretons devaient s’assimiler (et le doivent toujours) alors qu’aujourd’hui la nouvelle immigration a le droit de se différencier tout en bénéficiant des nombreux avantages nationaux. Autre époque. Autres mœurs. Ainsi, le breton a-t-il éhontément subit le sort des langues colonisées ; il est devenu l’argot du vainqueur dont subsistent quelques bribes de vocabulaire : « Que dalle », de Dal pour « aveugle » ; ou encore « Mon pote », de Paotr signifiant « ami ». Nous ne sommes définitivement pas au Royaume-Uni où le gallois et l’écossais sont professés avec l’anglais dans les écoles d’État, ni en Belgique bilingue, pas davantage en Suisse qui enseigne officiellement trois langues nationales, et moins encore au Danemark où demeure le féroïen, idiome des peuples insulaires du pays, dont les influences germaniques et septentrionales sont très proches de l’islandais.

Les Bretons relèvent-ils d’une  spécificité facultative après celle d’être Français ?

La France contemporaine n’a jamais connu l’évolution normal d’un pays libre. Elle s’est bien plutôt construite sur une histoire hachurée de rébellions sporadiques. Nos fameuses Révolutions ! 1789, 1830, 1848, 1871, autant de sursauts durant lesquelles les peuples régionaux se sont chaque fois unis contre Paris. Les premiers coups en force de l’indépendantisme breton datent, eux, de 1932, dans la nuit du 6 au 7 août, lorsque l’organisation secrète du Gwen Ah Du (nom du drapeau breton) fit exploser le Monument d’union de la Bretagne à la France devant l’hôtel de ville de Rennes. Cette œuvre du sculpteur Cessonais (35) Jean Boucher, représentait la Bretagne à genoux face au roi de France assis sur son trône et noblement condescendant. Boum ! L’explosion résonna jusque Paris. Elle mit en lumière le parti autonomiste Breiz Atao (1919-1939) – Bretagne toujours ! – auquel les journaux parisiens reprochèrent de s’en être pris à un symbole. Comme si les révolutions ne s’attaquaient avant tout pas aux symboles !

La France et l’Europe s’écroulent sur elles-mêmes

Voilà presque un siècle que les politiciens souhaitent nous convaincre qu’un seul choix existe : la ruine régionale ou l’intégration nationale. France, Espagne, Italie, Belgique, et tant d’autres gouvernements centraux ont ainsi figé leurs régions dans un pays lui-même perdu au sein d’une Europe à contre-courant de la marche du monde, faisant croire à la sagesse politique alors qu’il n’a toujours été question que de gros sous. La France actuelle est l’enfant difforme d’une Europe malmenée qui a fait de la Bretagne (le propos tient aussi pour la Corse, le Pays basque, la Catalogne, la Lombardie, etc.) une compatriote meurtrie dans ses ethnies : ni tout à fait ouverte, ni tout à fait fermée, dans le but actuel de satisfait à la construction d’une Europe unifiée.

Seulement voilà !  L’histoire prend sous nos yeux un tournant pour le moins inattendu. Quasi inespéré. Les citadins d’hier semblent désormais réconciliés avec le chant du coq et le carillon des cloches dont, il y a encore quelques semaines, nombres d’entre eux sollicitaient l’interdiction à coup de procédures judiciaires. Être Breton et rural serait presque devenu autant contagieux que le Covid-19. Une contagion salvatrice. La France s’écroule par le centre et se réveille grâce à ses provinces soudainement redevenues attractives. Idem pour l’Europe. Cette dramatique crise sanitaire pourrait être (merveilleusement) fatale à la géostratégie du continent. On le souhaiterait presque si autant de vies n’étaient pas en jeu. Vive nos régions ! Elles ont le talent des peuples qui les composent. Leurs frontières millénaires sont le prolongement en même temps que le contre-pied de celles des pays qui les vassalisent. Le reste ? Politique jacobine et hypocrisie partisane.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2020 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

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