Claude Régy est mort. La mort qu’il a travaillée toute sa vie, qui l’a travaillé aussi, il la régit enfin. Enfin chef pour la première fois, chef de régie.

La mort, l’effacement absolu qui nous fait revenir sur son théâtre, absolu aussi, pas intellectuel ni cérébral comme d’aucuns auraient voulu le réduire, mais un théâtre de l’absolu. Comme Artaud celui de la cruauté, celui de Régy transgressait tout : rythmes, rites, codes. Régy était un défonceur.

Il a régné sur des scènes vides, avec des acteurs les plus grands, les portant au plus incandescent, à leur voix d’au-delà de leur voix, à leur corps d’au-delà de leur corps, au souffle qu’on entend en-deçà du souffle. Regy ou le théâtre de l’absolu, de la mort, et du silence. Un certain bonheur envahissait le spectateur après les premières minutes de doute, une vacillation initiatique en fait. Le spectateur face au spectre devenait un acteur sublimé.

Régy est mort. Rappelons-nous plein de ses scènes au TNB. Isabelle Huppert au bord, immobile, debout au-dessus du vide, 4.48 Psychose de Sarah Kane, poussée au-dessus de tout. Rappelons-nous, plaine de Baud, le texte de Tarjev Vesaas, la barque le soir, que je n’avais jamais vu en scène, un incendie sans flamme, un lac sans eau, un ciel sans air : l’épure.

La voix des acteurs était alentie. Duras au-delà de Duras. Trakl au-delà de… Trakl ou Handke Regy est beaucoup venu à Rennes. Le spectacle pouvait être où on ne l’attendait pas.

Télérama a organisé quelque forum rue St Hélier autour des questions de culture. Régy était venu sur la scène. Quasi quatre-vingt-dix ans. Corps vaguement touché par le vieillir, visage vaguement embarbé, beau. Il avait sans doute dû se faire prier pour accepter de participer à une table ronde. Venu là pour parler d’art (et pas de comptabilité), il ne s’attendait pas à cette réunion conformiste, convenue, entre gens biens, intellectuels taillés au taille crayon, mine fine et trait assuré. Salle Vilar comble. Le philosophe de l’art (et de comptabilité) devisait, professionnalisait, technicisait les concepts, affrétait les idées convenues. II pérorait, performait, empilant les chiffres, le philosophe de l’art. Nommons-le, Yves Michaud (de l’ENS !) pontifiait sur les nouveaux artistes, Jeff Koons for exemple ou mettons Anish Kapoor, il croisait les variables, notamment les millions de dollars, les cotes et les coteries en bourse. Le discours pontifiant pontifiait depuis des plombes dans un tunnel narcissicopascomique quand, soudain, je l’entends encore, un cri a jailli.

Un long cri de corne de brume, sorti d’une poitrine chenue mais présente, extrait de gorge, un cri rien d’autre que sauvage que beaucoup refoulaient, bienséance et courtoisie obligent. Je n’en peueueueueux pluuuuuuus, je n’en peux plus ! Sorti de la gorge de Claude Régy qui s’est levé. Il a foutu le camp. Le pauvre philosophe de l’aaaart, ami des aaartistes, s’est trouvé pauvre et ramené à sa modestie, s’est même excusé, a voulu faire revenir Régy qui s’en est allé malgré le coup de main de Fabienne Pascaud, la meneuse de revue de Télérama. Terminées les foutaises. Finies les fadaises. Régy a tout ramené à sa proportion, au dérisoire du mercantile, des mercatos d’artistes, al-lez-vous-fair’foutr’ ! Du Claude Régy.

Il règne maintenant ailleurs. Le théâtre s’en rappellera comme il se souvient de Vilar ou de la vérité !

Gilles CERVERA

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