9 novembre 1989. Il est environ 23h00. Le Mur de Berlin s’effondre en direct sur les télévisions du monde entier. L’émotion paralyse la réflexion. Personne ne prend réellement conscience que, d’ici peu, des pays vont disparaitre et d’autres (re)naître. Ce qu’est devenu l’Europe trente ans plus tard interroge sur les indépendantismes d’hier et d’aujourd’hui.

Loin du tumulte commémoratif, il n’est pas interdit de réfléchir aux conséquences de la chute du Mur de Berlin, et au processus de la réunification allemande qui, à travers l’effondrement des régimes communistes européens, eurent pour effet d’affaiblir de nombreux mouvements indépendantistes, certains financés et approvisionnés en armes par Moscou ou ses satellites. Prenons l’exemple des principaux conflits armés qui, à l’époque, faisaient rage au cœur de l’Europe démocratique : celui d’Irlande du Nord dont le processus de paix s’est, comme par hasard, engagé deux ans après le chute du Mur, de 1991 à 1998 ; et celui du Pays Basque solutionné en 2011, alors que l’ETA n’a jamais nié être le paravent de l’entrisme soviétique omniprésent en Europe jusqu’à l’effondrement de l’URSS. Ce furent les deux premières conséquences majeures de la chute du Mur sur les activismes nationalistes.

Par effet domino, la fin du communisme et des principaux systèmes égalitaires, marque le crépuscule de la guerre froide qui, dans son effondrement, engendra une hydre nationaliste européenne dont les différentes cultures allaient bientôt renaitre. De nouveaux états (certains étaient alors des régions) se (re)créèrent à des rythmes différents selon leur histoire. Quatre pays disparurent : La RFA, la RDA, La Tchécoslovaquie, la Yougoslavie ; et seize gagnèrent de nouvelles frontières indépendantes : l’Allemagne réunifiée, la Biélorussie, la Bosnie, la Croatie, l’Estonie, plus tard le toujours controversé Kosovo, la Lettonie, la Lituanie, la Macédoine, la Moldavie, le Monténégro, la Serbie, la Slovaquie, la Slovénie, mais aussi la République-Tchèque et l’Ukraine. Ainsi se refermèrent les conséquences cartographiques de la chute du Mur sur les nationalismes. Tout au moins, en apparence.

Des solutions régionales et rurales plutôt que nationales et citadines

Trente ans plus tard, la jeune génération n’a plus le souvenir des pays d’hier, les quarante ans de parenthèse est-allemande sont réduits à un simple accident de l’histoire et, de la pointe bretonne à la Pologne, des pays baltes à l’ex-Yougoslavie, l’évolution d’un capitalisme devenu urbain désorganise tout l’équilibre continental. Les populations autochtones et étrangères ne se mélangent plus, elles s’entremêlent désormais dans des villes-monde au détriment d’une nouvelle distribution géoculturelle qui suscite plusieurs interrogations stratégiques. Quid d’une répartition équitable des ressources entre régions et états ? Quid d’un secteur public fragilisé en lutte face au privé toujours plus riche ? Et, bien entendu, quid des communautés entre elles ? Tout s’oppose plutôt que de se compléter. Pour la première fois depuis la fin de la guerre, les solutions efficaces à mettre en place n’apparaissent plus nationales et citadines, mais régionales et rurales.

Les anciens pays de l’Est régionalisent leur nationalisme

Par ailleurs, ceux qui ont grandi dans les pays du socialisme triomphant font entendre une petite musique qui, certes, a disparu politiquement, mais pas dans les véritables aspirations des peuples désireux que leurs élus oublient le grand capital au bénéfice de l’entraide, aspirant à davantage de sécurité et de cohésion sociale. Il est vrai que les anciens pays du bloc soviétiques menaient une politique autoritaire et privaient leurs citoyens de liberté, en contrepartie de quoi ils assuraient la sécurité sociale et civile (là où désormais l’une et l’autre sont en voie de disparition partout en Europe), permettant de mener une existence paisible avec un accès gratuit à la culture et à une éducation magistrale pour chaque citoyen. Trois décennies plus tard, le niveau d’instruction est en baisse et l’insécurité en hausse dans tous ces pays. En résulte d’étranges ballets électoraux. Les régions orientales de la Pologne, de la Hongrie et de l’ex-Allemagne de l’Est : Thuringe, Saxe, Pomeranie, ces régions votent populiste, elles veulent de l’identité et du social contre les valeurs individualistes et monétaires de l’Ouest, marquant ainsi la nouvelle forme d’un régionalisme qui s’oppose aux capitales.

La seule fois où les Allemands ont fleureté avec la jacobinisme français

Tout cela et quantité d’autres choses, Saskia Hellmund le raconte fort bien. Née en 1974 dans une petite ville de Thuringe (RDA), la jeune femme est adolescente lorsque tombe le Mur. Historienne de formation,  elle vit et travaille aujourd’hui en Bretagne, à Plougonven, dans le Finistère. « J’ai grandi dans une société basée sur des valeurs à la fois idéalistes et corrompues. Une prison oppressante et une invitation à croire en le meilleur de l’homme. », commente-t-elle ; et d’exposer en détails ce qu’a été die Wende (le tournant), cette fameuse période des premiers craquements du régime communiste l’été 1989, jusqu’à la Réunification du 3 octobre 1990.

Saskia Hellmund évoque avec émotion la mainmise de la RFA (Ouest) sur la RDA (Est), avec l’importation ouest-allemande de toutes les structures administratives, économiques et politiques dans les anciens Länder communistes. Pour la première fois de l’histoire du pays l’invasion se faisait d’Ouest en Est. La jeune femme explique qu’il n’y eut aucune volonté d’adaptation ni de prise en compte des expériences est-allemandes systématiquement dévalorisées et niées. On peut ne pas être d’accord avec elle mais, là encore, il est impossible de contester la dénégation de Berlin à l’égard des provinces orientales qui revenaient dans le giron de la grande Allemagne. Ce fut le seul épisode depuis Bismarck où les Allemands ont flirté avec le jacobinisme français.

Bretonne de l’Ouest et Allemande de l’Est

Avant de s’installer en Bretagne où elle travaille comme guide touristique, Saskia Hellmund fut enseignante à la Sorbonne. Dans son dernier livre, Pays perdu, Pays choisi – « Perdu » pour la RDA, « choisi » pour la Bretagne – , elle décrit les ressemblances entre sa terre natale et le pays breton. Saskia a 15 ans en 1989 lorsque les manifestants envahissent les rues de Leipzig et Berlin pour faire tomber le socialiste, puis 16 ans quand la réunification des deux Allemagnes est scellée : son pays natal n’existe alors plus. Dans son autobiographie, La fille qui venait d’un pays disparu, il est question de cette époque trouble dont elle a tiré un spectacle joué en première représentation le dimanche 10 novembre au centre culturel La Barge, situé route de Paris à Morlaix. C’est à 18h00.

Jérôme ENEZ-VRIAD
Saskia Hellmund a publié deux livres :
– La fille qui venait d’un pays disparuÉditions Les Points sur les I – 7€
– Pays perdu, Pays choisi – Éditions Skol Vreizh – 15€

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