L'Espagne est en train de vivre l'une des plus importantes crises politiques de son ère démocratique. Deux ans après une tentative de sécession, le mouvement indépendantiste catalan a basculé dans la violence et de véritables émeutes ont eu lieu à Barcelone. Bretagne Actuelle tente un décryptage objectif de la situation.

Barcelone. Octobre 2019. Une ville en proie aux flammes. Scènes de guérillas nocturnes. Barricades érigées par de nombreux manifestants. Cocktails Molotov lancés sur les forces de l’ordre. Mobilier urbain détruit. Des dégâts évalués à plus de deux millions d’euros. Plusieurs centaines de milliers de marcheurs dans les rues – 525.000 selon la police locale. Les manifestants unionistes provoquent certains indépendantistes sous le regard d’une police qui n’intervient pas. La basilique de la Sagrada Familia contrainte à ne pas ouvrir ses portes, et le célèbre marché de la Boqueria exceptionnellement fermé sur la Rambla, auxquels s’ajoutent 57 vols annulés à El Prat de Llobregat, l’aéroport international de Barcelone. Comment en est-on arrivé là ?

« Nous n’avons pas besoin de la violence pour gagner, (mais) l’État en a besoin pour nous vaincre.« 

La condamnation de neuf dirigeants indépendantistes à des peines de prison ferme est à l’origine des troubles. L’ancien vice-président de Catalogne, Oriol Junqueras (Gauche Républicaine Catalane – ERC), s’est vu infliger la plus lourde peine avec 13 ans pour sédition et détournement de fonds publics. Les séparatistes étaient jugés pour avoir organisé un référendum d’autodétermination le 1er octobre 2017 en dépit de l’interdiction de la justice madrilène, suivi d’une proclamation d’indépendance par le parlement catalan. Les attendus du jugement ont également permis de lancer un nouveau mandat d’arrêt international contre l’ancien président de Catalogne, Carles Puigdemont qui,  depuis Bruxelles où il est réfugié afin d’empêcher son extradition, appelle au calme : « Nous n’avons pas besoin de la violence pour gagner, (mais) l’État en a besoin pour nous vaincre« .

Nous sommes très loin des marches républicaines entamées en 2012 pour l’obtention d’une indépendance dans le calme et la sérénité. Les séparatistes défilaient alors dans une ambiance paisible et familiale. Mais leur échec lors du fameux référendum anticonstitutionnel de 2017 a suscité de l’amertume chez certains d’entre eux. A partir de 2018, des violences ponctuelles ont entaché plusieurs manifestations sur fond de colère croissante à l’égard de Madrid et de certains dirigeants séparatistes qui n’avançaient pas vers l’indépendance comme ils s’y étaient engagés. Exaspérés, de nombreux militants voient les dernières condamnations comme le camouflet ultime.

Comment expliquer cette stratégie d’affrontement entre Barcelone et Madrid ?

Le socialisme catalan a toujours gouverné (seul ou en coalition) jusqu’en 2011, date à laquelle il s’est effondré au profit d’un parti explicitement indépendantiste, l’ERC, entré au gouvernement local fin 2003. Ses membres ont contribué à lancer le long et complexe processus de révision du statut de 1979 qui permettait à la Catalogne d’accéder à l’autonomie politique dans le cadre de la nouvelle constitution espagnole de 1978, justifiant selon-eux le référendum d’autodétermination de 2017, manière de se démarquer du nationalisme modéré des socialistes. On est depuis passé à une stratégie d’affrontement alimentée par la jeune génération davantage proche de son identité régionale que la précédente. En résulte une Catalogne bicéphale, nourricière d’un réel problème de vivre-ensemble, non seulement avec les autres Espagnols, mais aussi entre Catalans pro-indépendance et ceux qui la rejettent.

Notons également la naïveté de Madrid qui n’a jamais cru que les indépendantistes iraient jusqu’au bout. Tous les gouvernements successifs ont joué l’immobilisme et le pays paye aujourd’hui l’inertie politique d’hier. Depuis que la majorité absolue du parlement catalan est composée d’indépendantistes, le pouvoir central madrilène a utilisé toutes les pressions et moyens légaux pour faire plier Barcelone. Il a ordonné à la police autonome de se mettre sous l’autorité de la Guardia Civil nationale, il a réduit les finances, a inculpé des maires et donné des avertissements aux directeurs d’établissements scolaires qui comptaient ouvrir leurs portes à la faveur de scrutins politiques non validés par Madrid. En vain. L’indépendance gronde comme une révolte.

Le nationalisme catalan est-il justifié ?

La Catalogne, ce sont 6% du territoire espagnol, 16% de la population, 19% du PIB, 21% des impôts reçus dans les caisses de Madrid, et 11% des investissements publics. Les Catalans voient dans ce dernier chiffre une profonde injustice accentuée d’un véritable mépris madrilène. Argument somme toute fallacieux puisque, plus riches que les autres Espagnols, il n’est pas injuste que les Catalans payent davantage d’impôts. La même chose existe en France où les régions aisées cotisent pour les plus pauvres. Cela s’appelle la solidarité nationale. Les raisons de la volonté d’indépendance des Catalans sont donc ailleurs, dans une forte identité culturelle, pour ne pas dire ethnique, entretenue par un nationalisme républicain aigu.

La Catalogne n’a jamais été indépendante. Elle a été romaine, puis wisigothe lorsqu’en 415 Barcelone fut déclarée capitale du royaume sous le règne de Wallia, ensuite musulmane (Al Andalus) pendant près d’un siècle, jusqu’à ce que les troupes franques de Charlemagne chassent les Arabes. Enfin, le 11 septembre 878, le concile de Troyes attribue la partie espagnole actuelle de la Catalogne au comte d’Urgell Guilfred-le-Velu, le faisant également comte de Barcelone ; il deviendra plus tard roi d’Aragon. La Catalogne espagnole est donc davantage identifiée par une histoire parcellaire que par son hérédité, sa culture, ou encore sa langue beaucoup plus étendue qu’en seule Cataluña. Cela justifie-t-il un nationalisme explosif ? Seuls les Catalans espagnols, mais aussi français (ne les oublions pas), sont à-même d’y répondre. Avec cette différence essentielle dans la lutte des Catalans ibères, qui utilisent la monarchie comme une propagande anti-espagnole supplémentaire, attestant qu’une république respecterait mieux leur identité. Ce qui est bien évidemment faux ! Il suffit de comparer le jacobinisme français avec les monarchies du nord européen davantage respectueuses des identités locales au Groenland, en Scandinavie, etc.

Monarchie et République entre deux chaises

La monarchie espagnole tient les rênes d’une cohésion nationale vacillante où gauche et droite s’affrontent parfois à contre-sens de leur idéologie. En effet. Dans n’importe quel pays, la droite nationaliste soulève habituellement davantage de velléités indépendantistes que la gauche. Pour autant, c’est la gauche et l’extrême gauche catalanes qui réclament à cor et à cris leur émancipation madrilène ; la droite, elle, affiche la bannière espagnole et monarchique à ses balcons. En d’autres termes, ce sont les Républicains (la gauche) qui depuis toujours souhaitent s’affranchir de la Couronne à des fins indépendantistes.

La Catalogne est le talon d’Achille du roi. Imaginons. Si la Reine Elisabeth II perd un jour ses prérogatives royales sur une Ecosse devenue indépendante et républicaine, elle n’en restera pas moins reine d’Angleterre et du Commonwealth. En revanche, si la Catalogne entre en dissidence avec l’Espagne, Felipe VI perd son trône déjà fragilisé par une jeunesse qui lui reproche un héritage monarchique franquiste ; ce que leurs parents n’ont jamais critiqué s’agissant de son père, don Juan-Carlos, ayant l’avantage d’avoir sauvé la démocratie d’une nouvelle dictature militaire lors du coup d’état aux Cortes le 23 février 1981. Il en tira l’indéfectible crédit qui fit son règne. Le roi Felipe sait que les Républicains espagnols, de quelques régions qu’ils soient, sont (au moins tacitement) pour l’indépendance de la Catalogne afin que la couronne vacille. Longtemps assise sur un fauteuil, la monarchie partage désormais une chaise branlante avec la (peut-être future) république catalane.

Paris et Bruxelles ne peuvent reconnaître l’indépendance du Kosovo sans soutenir les velléités séparatistes catalanes

Une véritable démocratie est celle où chaque citoyen pense, défend et conteste librement ses opinions et ses idées, mais sans les imposer aux autres. En l’espèce, la question est de savoir si Madrid impose ses idées aux Catalans, ou si, à l’inverse, Barcelone souhaite contraindre le reste du pays à des volontés séparatistes dont, faut-il le rappeler, tous les Catalans ne partagent pas la conviction. Effectivement. D’après les derniers sondages, 44% de la population est favorable à l’indépendance, tandis que 48,3% y sont opposés – le reste s’abstenant. Il n’y a donc pas majorité. Ce que refusent d’entendre les indépendantistes.

Si la Catalogne espagnole devenait indépendante, les autres régions de France où l’on parle catalan, ainsi que l’Andorre (seul pays dont la langue officielle est catalane), demanderaient-ils leur rattachement à la nouvelle « Cataluña libre » ? Et que ferait Bruxelles ? Rien dans les traités européens (si mal établis !) ne mentionne une telle hypothèse. L’indépendance de la Catalogne poserait la double interrogation d’une désunion française et européenne. Voilà bien le problème. Car Paris et Bruxelles ne peuvent, d’un côté reconnaître l’indépendance du Kosovo arraché dans le sang à la Serbie, et de l’autre ne pas soutenir les velléités séparatistes catalanes. L’impartialité des arbitrages relève d’une équité absolue, sinon la parole n’est plus « action », elle devient mensonge et trahison. Sans doute (c’est à dire certainement) est-ce que ressentent les Catalans.

Jérôme ENEZ-VRIAD
Madrid – 28 octobre 2019

Source principales : El Pais / El Mundo / l’ABC / La Venguardia / Le Monde / Le Point /Libération / Le Figaro / La Croix / linternaut.com /lindependant.fr /ledauphine.com / LCI / CNEWS / France 3 Région Occitanie / La Sexta.

© Octobre 2019 – Bretagne Actuelle & J. E.-V.

 

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