La Collégiale de Lamballe accueille jusqu'au dimanche 20 octobre 2019 quelque 300 oeuvres du peintre Marcel Dirou.
Encore temps de courir à Lamballe. Ville de chevaux mais surtout de peintres !
Mathurin Méheut y a ses quartiers mais ce n’est pas son sens du dessin que vous irez apprécier à Lamballe avant samedi 19 octobre, d’urgence. Urgence à se laisser happer, prendre, traverser par la peinture de Marcel Dirou. Né à Carantec, professeur au lycée Henri Avril durant des décennies, cet homme impeccable et gris comme le mur contre lequel il marche, de la couleur trottoir lorsqu’il remonte Place du Martray, dans son petit appartement, au secret. Là qu’il peint une kaléidoscopie humaine.
Découvrir un peintre après son découvreur n’est pas percer son mystère. L’énigme donne son titre à l’expo accueillie largement dans la Collégiale, en haut des raidillons du château et sous les grands arbres, avec les lumières généreuses que les vitraux de Geneviève Asse ou Robert Debré diffusent.
Remonter plusieurs fois les cimaises qu’occupent les trois cent œuvres de Marcel Dirou. En parler est au risque de s’en éloigner, tant le mystère des œuvres résiste. Les regards des portraits nous regardent. Les formes rendent étranges le regardeur. Tout de suite on pressent, on sent, on ressent, quelque chose a lieu. Il s’agit d’une charge puissante, percutante, douloureuse. Pas de mal à imaginer l’insomniaque, le taiseux, celui qui face aux élèves, durant la journée, s’illumine et, sitôt quitté son travail, revient à ses nuits de couleurs, ses nuits d’encre de Chine, s’efforçant compulsivement à faire taire ses terreurs.
Une longue déambulation s’impose même si votre tourment est garanti face à ces arbres à la torture, ou ces visages qui tremblent.
Vous êtes tourmentés, mais en beauté !
Comme Dirou à son chevalet nocturne, vous penserez à d’autres peintres, par moment Bacon ou d’autres, Gleizes, ou Malevitch ou Chaissac. Un peu après, vous vous croirez à la Halle Saint-Pierre sous Montmartre avec le plus merveilleux des artbrutistes. Ou vous serez sidéré en pensant Cocteau, Picasso, peut être Munch. Ce dernier nom est suggéré par le commissaire de l’exposition. Deux tableaux crient en particulier alors que tous crient, hurlent, souffrent, avec ou sans dents. Marcel Dirou ou une sorte de Vincent du Gouessant ! Le regardeur est accueilli par cette compagnie de portraits déclinés comme du Warhol avec des fonds de couleur franche et les portraits peints ou dessinés devant, torturés, du Arcimboldo sans les fruits ! Des séries de fleurs aussi, ou des arbres, ou des paysages, tout est cassant, puissant, introspectant. Tout vous ramène à l’homme qui a peint ça entre le soir et le noir, en en extrayant des couleurs, des formes, transcendant ses peurs et les transformant en icônes.
Il nous est dit que Dirou est orphelin d’un père orphelin. Né à Carantec en 1942 et élevé par des femmes dont sa mère, dans un enfermement dont toute sa vie ne suffira pas à le peindre, l’enfer de l’enfermement.
Dirou peint, cherche, relance, il aboutit et relance encore. Une tête, un visage, moins tourmenté, un couple, une fois on croit voir un baiser ! En est-on sûr ? Il est l’auteur de pas moins de trois mille toiles. Sans jamais en montrer aucune. Au secret !
Dirou ou la double vie.
Il a fallu la curiosité magnifique d’Hervé Le Roch, le découvreur. La grâce du choix et de la bonne décision. Sur les deux mille et quelques toiles, il en acquiert les deux tiers. Pour qui ? Pour quoi ? Il répond pour tous, pour les musées, pour le regard public, pour éviter la dispersion et ouvrir une porte trop longtemps fermée. On le croit. Hervé Le Roch dit aussi qu’en acquérant cette œuvre, c’est son histoire à laquelle il se relie. Dirou dit de lui. Il dit de tous ceux dont le malheur d’être né est une sorte de bonheur à continuer. Quoi qu’il en coûte ! Dût-on se cacher, se mettre en boule, ne pas tout révéler. La peinture s’avère un acte de vie, de foi et de folie.
On ne sait donc pour l’instant pas grand-chose de cette œuvre, sauf ce qu’elle dit à ceux qui la regardent. Certains reviennent une fois et d’autres plusieurs jours de suite. Lamballe est tourneboulé. Un peintre habitait ses nuits. Un petit appartement restait éclairé et un prof filait au lycée le matin, buvait un coup en rentrant le soir au bar du coin, sans regarder grand monde et, la nuit revenue, il peignait tous ceux qui ont un visage et ce, jusqu’au bout de la nuit. Des trognes, des tronches, des visages, on pense ici à Louis-Ferdinand Céline !
L’énigme de Marcel Dirou fait surtout penser à celle de Vivian Maier, la photographe américaine aux milliers de pellicules jamais développées. À nous de suivre des yeux les yeux tordus de Dirou, ses bouches qui s’enroulent ou ses yeux qui flottent. Et de laisser entrer en soi cette œuvre sortie du néant à temps, fini l’incognito et qui perfore notre néant à nous!
L’inconnu de Lamballe nous est désormais connu !
Combien de temps pour qu’il soit reconnu ?
Gilles CERVERA
Jusqu’au dimanche 20 octobre, 7j/7 de 10h à 12h et de 14h à 18h, à la Collégiale de Lamballe, entrée gratuite.











