Ceux qui écrivent pour peu, les leurs, leurs proches, morts ou vivants, ou personne, voilà un étrange fait qu’interroge récemment dans la page Débats de Libé l’auteur Guilhem Meric.

Il souhaite défendre, légiférer, protéger, bref que l’État ne laisse pas seuls et sans revenus ni retraite les auteurs. À l’instar des intermittents. Il a raison. Mieux, il a plus que raison de penser qu’attendre l’État revient à attendre la Saint Glinglin. Il préconise du coup une organisation entre auteurs, du circuit court pour des locavores livresques ou de l’autodiffusion, bref une sorte de commun vertigineux car qu’ont de commun ces êtres plus qu’étranges, singuliers et solitaires que sont les zôteurs ?
(Au fait, il est question ici de littérature et non de guide du cueilleur de champignons ou d’opuscule sur les relations parents-enfants à travers les âges)
Guilhem Meric veut imaginer que ces créatifs le soient au-delà de leur œuvre, créent des coopératives, zadisent l’édition et répondent ensemble à une perversion saine d’un système du livre complétement productiviste.
Les paysans ont su créer leur confédération contre la FNSEA. Les auteurs, très cultivés par nature, auraient à imaginer localement des scoops, des zad ou des blogs où le lecteur viendrait attraper des livres dont ni les télés, ni les magazines spécialisés, ni aucun blockbuster médiatique ne parle ni ne parlera jamais.
Allez, je vais te l’acheter ! Penses-tu, cher ami, je te le donne !
Il y a deux pour cent des auteurs qui prennent la lumière et quatre-vingt-dix-huit pur-sang qui continuent d’écrire, c’est vital pour eux, une saine névrose, et qui ne trouveront de lecteurs consentants et indulgents que dans leur entour proche, famille, amis bien que ceux-ci eussent préféré être libres de choisir leur auteur et n’être pas soumis à l’aliénation des affects. Allez, je vais te l’acheter ! Penses-tu, cher ami, je te le donne !
L’auteur est généreux avec ses huit amis comme Amélie Nothomb qui, pour vendre ses soixante mille livres annuels, en envoie en Service de Presse mille. Amélie a mille vecteurs d‘opinion, leaders de presse, critiques littéraires, colporteurs à sa disposition quand l’auteur dont il est question, les quatre-vingt-dix-huit pour cents, ont huit amis à qui ils donnent leur opus en espérant que les huit préviennent huit autres, ce qu’ils ne font pas. Notons que les huit amis de l’auteur sont généreux puisqu’ils s’apprêtent, non sans enthousiasme, à prêter le livre de l’ami à un ou deux de leurs zamis !
Il y a des micro-auteurs comme il y a des micro-entrepreneurs. Les micros auteurs sont des auteurs vers qui aucun micro ne se tend, ni caméra s’allume. Des écrivains fantômes édités par des éditeurs courageux et non moins fantomatiques diffusés par personne.
Votre manuscrit n’entre pas dans leur politique éditoriale.
Il y a peu, le 6 juillet, une poignée d’auteurs se retrouvait à Rennes dans la cour de Planète-Io, une librairie militante. Militante des idées et du livre. Des auteurs sans lecteurs. Certains parlaient de leurs livres qui avaient eu du succès, peut-être pour se rassurer, d’autres d’éditeurs vachards ou amnésiques. Voire de ceux qui sont au regret de vous dire que votre manuscrit n’entre pas dans leur politique éditoriale. Beaucoup se taisaient. Ils se réunissaient pour créer un collectif improbable, qui pourrait servir à se lire entre soi, se promouvoir au-delà de soi, et plus si affinités. Les oulipiens du vide, les lettristes du vertige, les parnassiens sans panache, les piliers du pilon, bref des individus qui mettraient en commun l’huile de leurs biscottos pour porter au lectorat la bonne nouvelle de leur existence. Edités ou auto-édités, ces auteurs, sur le trottoir, en se quittant, se sont promis de se revoir. Ils vont inventer un manifeste, attendre de Planète-Io une étagère chargée de leurs livres sous la commune étiquette : le collectif des écrivains rennais sans lecteurs. Ou, moins désabusé: Liber et nous !
Comment faire autrement que d’écrire et d’espérer que le livre, un miracle, se promène, soit lu, apprécié, et, un jour, soit acheté pour ce qu’il est ! Un livre à lire, un roman formidable, un récit qui manquait, une parole nouvelle, un passage du mur du son, un truc un peu rimbaldien qui, comme le dirait Yves Bonnefoy, n’a pas été dit avant
Orgueil ! Folie ! Tellement pour en rêver et, en attendant, écrire!
« Le succès est un malentendu, le pire de tous, peut-être ». Le grand Borges qui le dit. Et basta !
Gilles CERVERA
Auteur de L’enfant du monde et de Deux Frères à paraître à l’automne chez Vagamundo
Pour les enfants Negroes la mémoire blanche aux éditions du Petit démon
Le diagnostic participatif chez L’harmattan











