Le président du département d’Ille-et-Vilaine, Jean-Luc Chenut, porte* depuis 2017 un projet d’expérimentation sur le Revenu de Base. Il s’agit d’une étape vers la mise en place d’un Revenu Universel. Malgré les contours encore flous de ce qui pourrait être la plus grande révolution sociétale de ce siècle, Bretagne Actuelle vous en explique le principe.

Quand l’un des pays les plus riches au monde est incapable de réduire la pauvreté de sa population malgré l’attribution de minima sociaux  (15% des Français et 10% des Bretons gagnent aujourd’hui moins de 800€ par mois, y compris en travaillant), lorsque ce pays est communautarisé en une « France des métropoles » plutôt riche,  une « France rurale/régionale » à l’appauvrissement constant, et une « France immigrée » sujette à toutes les inquiétudes républicaines, il devient alors essentiel de repenser l’ensemble des enjeux et défis sociétaux. Emmanuel Macron y songe avec un Revenu Minimum d’Activité qui n’est autre que le canard boiteux d’une idée beaucoup plus ambitieuse : Le Revenu Universel, dont l’ébauche remonte à la fin du XVIIIème siècle, lorsque Voltaire et Thomas Paine l’imaginaient financé par une taxation sur les rentes agricoles. Deux siècles passent et, dans les années 80, l’économiste Yoland Bresson émet à son tour la possibilité d’un revenu périodique alloué à tout citoyen sans nulle considération que celle de son existence. Il est depuis suivi par de nombreux intellectuels, économistes et philosophes, dont André Gorz, Jacques Marseille et Cynthia Fleury, qui défendent une logique similaire.


« Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille ».
(Article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme)

Le concept est simple. De la naissance au trépas, tout citoyen reçoit une somme mensuelle calculée de manière à satisfaire nos besoins de base : logement, alimentation et santé. Le Revenu Universel se substitue aux aides sociales, il ne tient pas compte du patrimoine ni de la situation professionnelle du receveur, et reste cumulable avec un ou plusieurs salaires : manière de simplifier la bureaucratie administrative tout en mettant fin à l’assistanat. Le fait que chacun reçoive un montant identique et puisse sans contrainte choisir un emploi afin de gagner davantage, est une révolution sociétale aussi importante que celle de la Sécurité Sociale en son temps. Chacun pourra, par exemple, poursuivre ou reprendre ses études dans des conditions matérielles correctes sans dépendre de bourses incertaines. L’égalité des chances deviendrait encore plus égale.

La société moderne est aujourd’hui capable de créer des richesses matérielles avec peu de personnel. Les économistes savent que les offres de travail se réduisent comme peau de chagrin et qu’il faudra tôt ou tard déconnecter une partie de nos revenus de tous ces emplois en voie de disparition ; de fait, les libéraux observent d’un relatif bon œil la possibilité d’un Revenu Universel afin que tout le monde puisse consommer. Cette mesure est aussi applaudie par certains mouvements de gauche soucieux de permettre à ceux qui ne souhaitent pas travailler de se consacrer aux projets qui les animent, y compris celui de ne rien faire. Nicolas Dupont-Aignan et Jacques Cheminade se disent prêt à y réfléchir ; quant à Benoit Hamon, il a inclus un ébauche analogue dans ses promesses de campagne présidentielle et européenne.

L’idée est cependant fort controversée malgré de nombreux avantages. Pour ses détracteurs, le système encouragerait l’inactivité et l’assistanat. Ceux qui choisiraient de ne pas travailler profiteraient de la communauté sans participer directement au financement global du projet. S’en suivrait une société de paresseux, fainéants et cossards. La mesure est d’ailleurs largement rejetée par quantité de Français persuadés que « les autres » chercheraient à profiter de cette mise en place. En outre (souvent selon les mêmes), une manne si généreuse attirerait nombre de candidats à l’immigration et, même si elle était réservée aux nationaux, beaucoup d’étrangers pourraient demander leur naturalisation dans un but mercantile.

« Je suis convaincu (…) que la solution au problème de la pauvreté et son abolition passe par une mesure aujourd’hui largement discutée : le revenu garanti. » Martin Luther King – 1967

Dès lors que chaque citoyen a la certitude d’une garantie minimale pour vivre, le travail est perçu comme un outil d’émancipation avant d’être une obligation. Chacun devient plus exigeant avec lui-même , avec ses attentes morales, son savoir-faire, ses envies du moment, etc. Le travailleur peut négocier son salaire et ses conditions, éventuellement s’investir dans un projet faiblement rémunéré puisque le RU compensera son manque à gagner. Quoi qu’il en retourne, il y est fort à parier que (au moins par habitude et crainte sociale) les gens continueront de travailler tout en privilégiant leur choix et non celui qu’on leur impose. Seule une partie réduite de la population se retirera du marché du travail, laissant à ceux qui subissent la crise un potentiel accès aux places vacantes. Ainsi, le RU libère-t-il la population du chantage à l’emploi et laisse chacun libre de son imagination et de sa créativité. Nous entrons alors dans une des périodes les plus foisonnantes de l’humanité, où le travail devient facteur d’épanouissement et de réalisation de soi, permettant à chacun de produire une valeur sociale et monétaire concrète, fut-elle bénévole.

Quid des expérimentations en cours ?

Le 5 juin 2016, les Suisses furent appelés au référendum sur le projet de mise en place d’un « revenu de base inconditionnel » attribué à tous les citoyens helvètes. Le montant prévu était de 2.500 francs suisses mensuels pour un adulte majeur (2.260€) et 650 francs suisses pour chaque mineur. Le résultat fut sans appel : 77% des votants ont rejeté l’initiative. L’essentiel du refus venant de la Suisse alémanique protestante.

De son côté, la Finlande partage avec la France un taux de chômage relativement élevé, entre autres dû à une réglementation rigide peu favorable à l’emploi. Depuis janvier 2017, Helsinki expérimente un revenu universel de 560€ par mois sur un échantillon de 2.000 chômeurs âgées de 25 à 58 ans. Hélas ! Pas d’effet flagrant sur la réduction du chômage. En conséquence, le gouvernement a décidé de ne pas généraliser l’expérimentation à l’ échelle nationale. Notons cependant que l’essai finlandais relève d’un malentendu. S’il s’est effectivement agit d’une allocation versée de manière inconditionnelle, en réalité, le dispositif n’avait rien d’universel. Au-delà du faible nombre de participants et de sa durée (très) limitée, l’objectif fut d’inciter des chômeurs à entrer, coûte que coûte, sur le marché du travail. Les 560€ supplémentaires devaient encourager l’acceptation d’un emploi faiblement rémunéré, dans l’idée de ce que propose Emmanuel Macron avec le Revenu Minimum d’Activité. L’objectif finlandais n’a jamais été la réduction des inégalités ou l’émancipation individuelle, mais la simple réduction du chômage. Une telle expérimentation était donc vouée à l’échec.

Quels seraient concrètement les changements sociétaux ?

Le RU doit permettre à toute personne de vivre normalement sans se priver de l’essentiel, c’est à dire du minimum vital. Une telle somme à l’échelle nationale soutiendrait le marché des organismes de crédit et celui des banques. Elle augmenterait le pouvoir d’achat des bas revenus, avec un effet de seuil permettant la bascule du bénéficiaire au contributeur. L’idée est que tout le monde soit gagnant. La relance du marché apporterait de la TVA supplémentaire. L’économie nationale serait tirée vers le haut, ayant pour corrélation directe le retour d’une confiance des ménages au bénéfice des dépenses. Quant à l’immobilier, un plus grand nombre d’acquéreurs relancerait le marché du bâtiment, y compris dans les zones rurales soudainement moins sujettes à l’exode professionnel. Toutefois. D’un point de vue comptable, la mise en place du RU engage l’État à un endettement inconditionnel envers le peuple, avec l’impossibilité pratique de faire ensuite marche arrière, sauf à subir un krak monétaire national.

La richesse c’est avant tout la capacité de choisir sa vie

Les transformations profondes et durable de la société ont toujours été précédées par une révolution des consciences. Le Revenu Universel n’est pas un fossoyeur de la valeur « travail ». Bien au contraire. Il est temps que le monde politique prenne en compte l’urgence nécessaire afin d’inverser l’aggravation de la pauvreté. Une telle réforme ne se fera toutefois pas en un seul quinquennat. Plusieurs étapes techniques et pédagogiques seront nécessaires. Raison pour laquelle Jean-Luc Chenut et les présidents départementaux qui l’accompagnent dans cette idée nourrissent un précédent qui fera suite. Reste à savoir quand. La vraie richesse, c’est avant tout la capacité de pouvoir choisir sa vie et, cette fois encore, n’en déplaise à Rousseau, ce sera « la faute à Voltaire ».

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Juin 2019 – J.E.-V & Bretagne Actuelle

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