La mort de l’ami du père HermineHermineHermine

Ne taisons pas qu’on sait la ville où cela se passe. Non seulement ce théâtre de la ville de R, mais les acteurs qui le traversent. Ne lisons rien d’autre que ce que le livre livre.

N’enjambons pas un « style » qui n’est pas qu’une réponse injonctive à la question du sens que pose l’enfant à son père. Le style est premier dans ce premier roman de Colin Lemoine, entre Gracq et Michon et, tant qu’on y est, nommons l’écrivain un peu local et carrément universel Philippe Le Guillou.

Une langue ample ou une épure, donc ciselée, parfois trop, rarement. Et la formule tombe, inoubliable : On ne boit pas pour oublier. On boit pour se souvenir. Ou : Souffrir, surtout pas ; mourir pourquoi pas.

Un premier roman, initiatique et (donc) de deuil. Initiatique comme il est convenu de le dire d’un livre qui est un retour sur enfance, si tant est que l’enfance se détoure et du deuil infini, d’autant infini qu’il est un ricochet.

« Le meilleur ami du père » est mort, le fils est touché à cœur par ce mystère des deux hommes, le père et l’ami du père. Si douces et caustiques, si acides et tranchées, leurs rencontres hebdomadaires – une double forclusion, ont lieu en un autre siècle, dans une brasserie aux banquettes de velours flapis, bordant le Prater ! Non bien-sûr ! Ce n’est pas dans les larges allées du Prater que les deux hommes marchent ou devisent, discutent ou flagornent, c’est bien au XXème siècle dans la ville de R où coule la V ! Si près d’elle, vilainement cachée sous le radier gris, les rendez-vous entre l’ami du père, maigre coucou attifé du charme au percuteur, et le père. Leurs rendez-vous ressortent d’un autre siècle, sans les tweets, loin des lol, des « pédés » ou des fucks.

L’ami mort, le père si seul à nouveau, que les chiens dévoraient la nuit avant et continuent de dévorer après, le fils s’y dissout. La mère est là, tranchante comme un coussin de mousse. L’un et l’autre, le père et la mère, si élégants que la langue du fils s’élève, ralliant sans fin et en vain l’ami dans une folle et douce épiphanie.

Ici les eaux du Lethé, les Sigisbées, ici les incertitudes de vivre, ici, dans le roman que Gallimard publie dans la Blanche, l’ami qui meurt vit. Pas seulement un tombeau, plutôt la bougie qui tremble sur un monde qui finit.

Colin Lemoine écrit aujourd’hui. Dans la respiration profonde d’une langue vitale, passée et non passéiste, vivante et vibrante, au bord des létalités diverses dont on sort en sachant qu’on n’en est jamais quitte. La preuve est faite que ceux qu’on aime et qui nous quittent, père, mère, grand-père avec Alfa-Roméo continuent de constituer le sfumato* du monde alentour.

Lire en dégustant ses pleins et ses déliés ce livre qui dit des grands amis et des grandes amitiés, aussi des étrangetés – les parents ne sont jamais rien d’autre que d’étranges étrangers, et des enfants dont les regards infusent les remous de l’inintelligible. Ce livre répond littérairement à ce que les adultes ont mal traité de sensiblerie. Ah l’insupportable tricot qui gratte ! Ah l’heureuse sensibilité de l’enfant dont le joujou joue longtemps après.

De la littérature à l’échelle 1/43 !

Gilles CERVERA
Qui vive, Colin Lemoine, nrf Gallimard 12,50€
Ne manquons pas d’écouter en ce moment Sfumato d’Emile Parisien, sorti chez ACT

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