Au départ, dès la couverture, avant d’avoir rien lu de ce roman intitulé ça raconte Sarah, entend-on le titre. Il dédouble l’héroïne. Sarah conte Sarah !
L’héroïne par ordre d’arrivée et coup double ! Ce livre brûle, incendie, ce livre ressuscite Marguerite Duras. S’abstenir, les anti-durassiens ! S’il en reste ! S’y engouffrer, ceux dont le sentiment est littérature, dont la syntaxe est un équilibre instable, dont le presque rien fait passion, dont les mots sont des gerçures après baisers et les phrases des parties du ventre. Le livre va là, au ventre.
Qui, après ces préventions, Duras, la nuit, l’alcool, qui aura dépassé ces aprioris devra ne plus s’étonner d’avoir passé une nuit, voire deux, et s’en remettre difficilement. Pauline Delabroy-Allard nous y aide un peu, car la fin ne tient pas autant les promesses que le départ. La dernière dizaine de page surjoue, mais qu’est-ce que dix pages ! D’autant que le livre nous installe entre les deux amants. Nous vibrons, nous sentons, nous sommes caressés ou giflés ! Nous voilà projetés dans une sonate, frissonnant entre l’archet et les cordes, nous voilà truite de Schubert. Nous lisons, donc laissons résonner ce qui n’est pas raisonnable.
Ce livre est un livre de passion. Et aussi d’une certaine définition du réel. Le lecteur a des balises, objectivées, définitionnelles, ou notionnelles. On apprendra combien d’habitants aux Lilas et quel est leur nom. Aussi en saurons-nous plus sur la ville de Trieste, du moins une de ses rues que nous dévalons ou remontons, ivres bien entendu, désarmés comme des voleurs à qui tout serait pardonné. Trieste nous sera connue et les lexiques différentiels de son vent singulier. Fort, il rend fou. Ce n’est pas ici ce qui a affolé l’héroïne.
Au fait, élément important : l’histoire est banale ! Moderne mais banale. Éternelle mais banale. Une passion amoureuse, et donc, on l’attend, on sait que ça va nous tomber dessus mais quand. Thanatos guette et Eros reste sur sa fin.
Combien de saisons dans ce livre ? Combien de pays ? De tarmac et d’attente ? Combien de maux de ventre que motive la présence imminente de l’autre, l’amante, son approche, ou sa disparition !
On cherche le livre dans la nuit, même tard après qu’on l’a fini. Latence lectrice, latence infinie des lectures nécessaires.
Gilles CERVERA
« Ça raconte Sarah » de Pauline Delabroy-Allard aux éditions de Minuit, 15€












