On connaît de Fougères sa forteresse incroyable. On finirait par oublier son château que furent les usines partout dans les quartiers, au fond des vallées et les ribambelles d’ouvriers comme autant de tours et tourelles, femmes et hommes qui ne peuvent ni ne doivent tomber dans l’oubli.
Ce livre de Jacky Hamard, Fougères vies ouvrières, est une somme, un index, une archive ouvrière. Ce livre est un inventaire supplémentaire des monuments historiques : machines-outils, fours à cent mille degrés et surtout hommes au-devant qui étirent des traînées de verre ou granitiers aspergeant l’acier des scies. Jacky Hamard, il y a quarante ans , a parcouru avec son appareil photo les usines qui faisaient de cette ville des Marches une économie enviable et prospère et surtout un peuple au travail, cf Jean Guéhenno ! Un château vivace et vibrant.
Le journaliste Hamard a eu cette vista, au bon moment, fixant ce qui n’était pas fictif à l’époque et qui se trace grâce à l’Association La Sirène. Cette dernière a déjà édité de Gérard Fourel Fougères l’ouvrière. Le projet fourelien relève de l’esthétique, de l’art du regard quand celui de Jacky Hamard est de témoignage. Il rend compte. Quasi exhaustivement !
Il va de la Laiterie Nazart au granitier Rebillon dans un projet authentiquement archival. Il donne à voir les gestes des chaussonniers, Bertin, JB Martin ou Prime. Il relève la gestuelle des cristalliers. Il repère le chapeau feutre d’un patron d’époque. Toutes ces photos relèvent d’une histoire industrielle, si loin du CAC 40. Se dégage une historiographie artisane qui démarre à coup de sirène, tôt le matin et finit tard le soir, avec pour seul répit le dimanche, messe et tiercé compris ! Fourel donnait à voir la vie ouvrière. Hamard ouvre aux vies ouvrières. Aux regards des ouvriers (souvent des ouvrières), à leurs sourires, à leurs yeux bridés de fatigue. Tout témoigne d’un passé d’avant Marx et les marxistes où les alliances paternalistes semblaient amortir le rapport des forces en présence. C’est moi qui extrapole !
Jacky Hamard est sur la matière brute, sans commentaire. Il cadre les entrepôts, montre les machines, suit les câbles, les tuyaux, les poulies et les rotors. Il regarde les chaînes, pose les perspectives, à nous d’embaucher. Aux enfants d’ouvriers l’éternelle pagination non d’un livre d’images ou d’un album de famille, quoique, mais d’un livre d’histoire universelle !
Les citernes, les cuves, les palans et les poulies : en un mot comme en cent, un château industriel !
Le livre pourrait être sans fin. Lourd comme un Bottin, d’ailleurs 170 exemplaires sont édités sur feuille de pierre, oui, de pierre ! Livre long et lourd en main comme ces ateliers immenses où les uns derrière les autres, face aux machines et sous l’œil rond de la pendule, les ouvrières tiennent leur poste, nez dans l’objet, regard précis ou les hommes, cibiche au bec ou poinçon à l’index. Ces cent soixante photos des années 80 montrent un peuple en blouse, en salopettes ou face au feu, sans protection !
Nous sortons presqu’épuisés tant il y a de pages et tant il y a à voir dans cet ouvrage mémoriel et monumental de Jacky Hamard aidé par son complice Gérard Fourel, proactif sur la numérisation des tirages et leur sélection.
Gilles CERVERA
Fougères, vies ouvrières, Jacky Hamard, Association La Sirène / 4 Cité des Gaudelées /35300 Fougères , 30€ sur papier 40€ sur papier de pierre numéroté de 1 à 170.















