Les médias français sont étonnement discrets sur la crise politique actuelle que vivent les Espagnols. Il s’agit pourtant d’une des plus importantes depuis le retour à la démocratie en 1978. L’ouragan vient de Catalogne, région dont les indépendantistes souhaitent que plus jamais se dédouaner de la couronne au bénéfice d’une république catalane.

La Catalogne est une province à part. Contrairement aux Basques et à l’ETA, mouvement qui avait des volitions indépendantistes soutenues par une lutte sanglante (le 2 mai 2018, l’ETA a annoncé son désarmement et sa dissolution irrévocables), contrairement aux Basques donc, les Catalans ont depuis toujours préféré le combat politique à celui des armes. En résulte des relations distendues, voire difficiles avec le pouvoir central madrilène.

Après le rétablissement de la démocratie en 1978, la Catalogne fut administrée jusqu’en 2011 par des catalanistes modérés de gauche qui, soutenus par les communistes, ont toujours gouverné seuls ou en coalition avec la droite ou le centre-droit. Le parti socialiste catalan a depuis évolué au profit d’une idéologie explicitement régionale pour faire face à un nouveau mouvement,  l’ERC, entré au gouvernement locale fin 2003. L’ERC, Esquerra Republicana de Catalunya, ou Gauche républicaine de Catalogne, est un parti politique indépendantiste créé en 1931 et  membre de l’Alliance Libre Européenne (coalition de partis régionalistes) depuis 1989. Son but ultime est l’instauration d’une république indépendante à travers un processus de révision du statut d’autonomie catalane signé en 1979. Pas de guerre frontale contre Madrid, plutôt une lutte d’usure longue et complexe qui, au fur et à mesure des marches gravies, empêche tout processus de retour en arrière.

LE POUVOIR CENTRAL MARCHE A TALON AIGUILLE

De fait, Madrid a toujours été aveugle face à l’évidence qu’un jour ou l’autre serait votée une loi catalane en violation de la constitution espagnole. Le pouvoir central marche en talon aiguille sur une corde raide depuis des décennies, trop heureux d’exposer ses capacités à maintenir une relative paix sociale quant aux velléités indépendantistes catalanes. Seulement voilà ! Le 14 mai dernier, le parlement catalan a élu puis investit comme président un homme de 55 ans inconnu de tous.  Son nom : Quim Torra. Natif de Blanes, petite ville de la Costa Brava, Torra a fait sa carrière dans les assurances et profita de son indemnité de licenciement pour fonder en 2008 une maison d’édition, A Contra Vent, spécialisée dans la publication de textes catalans relatifs à la Seconde république espagnole (1931-1939) et à l’exil de leurs auteurs pendant la dictature franquiste. Le ton est donné. Sans autre expérience politique qu’un mandat de député régional depuis quelques mois, ce père de trois enfants est un indépendantiste pur et dur, inconditionnel de l’ex-président catalan en exil, Carles Puigdemont,  qu’il considère comme « le président légitime », reconnaissant lui-même que son mandat n’est que « provisoire », jusqu’à l’éventuel retour de Puigdemont, réfugié en Allemagne.

Cette filiation politique lui vaut des surnoms peu flatteurs dans la presse espagnole, tels que « pantin », « homme de paille » ou « marionnette ». Oriol Bartomeus, professeur de Sciences politiques à l’Université autonome de Barcelone, affirme que Puigdemont s’est, en la personne de Torra, choisi « un membre éminent de la ligne dure de l’indépendantisme qui ne répond qu’à lui ». Il est vrai que la carrure pyrénéenne de Quim Torra impose de facto ses opinions ultranationalistes catalanes, quasi suprématistes, pour ne pas dire racistes à l’encontre de tout ce qui concerne directement ou indirectement Madrid, c’est-à-dire le reste du pays. L’homme n’hésite pas à qualifier l’Espagne  de « pays exportateur de misère », et de « charognards, vipères, hyènes… » ceux qui ne défendent pas la culture et la langue catalane. A ses yeux, les Espagnols sont des « occupants » qui « ne savent que spolier » comme ils l’ont fait lors de leur progression en Amérique Latine il y a 500 ans.

SUR LES 14 CONSEILLES NOMMES PAR QUIM TORA, DEUX SONT ACTUELLEMENT EN DETENTION PREVENTIVE

Membre de l’aile radicale du mouvement indépendantiste, Quim Torra a donc été élu président de Catalogne par le parlement régional, promettant aussitôt de « construire un État indépendant ». Il ne s’est engagé au respect d’aucune des principales obligations de la constitution espagnole, dont la première est précisément de  suivre ladite constitution, et la seconde d’accepter la vassalité due au roi – Felipe VI. Comme l’avait fait son prédécesseur, Carles Puigdemont, en janvier 2016, Quim Torra n’a rien promis d’autre que de remplir loyalement ses obligations de président de la Generalitat (gouvernement catalan), étant fidèle à la volonté du peuple de Catalogne représenté par son parlement.

Sur les 14 « conseillers » du gouvernement régional nommés par Torra, deux, Jordi Turull et Josep Rull, sont actuellement en détention préventive près de Madrid – ce que l’on appelle dans n’importe quel autre pays, des prisonniers politiques ; deux autres, Toni Comin et Lluis Puig, vivent en exil en Belgique où ils avaient fui avec le président Carles Puigdemont après la destitution du gouvernement régional par Madrid. Turull et Rull ont annoncé qu’ils acceptaient la charge qui leur était confiée. Quant à Puigdemont, il attend en Allemagne que la justice se prononce sur une demande d’extradition vers l’Espagne afin d’être jugé pour rébellion sécessionniste avec d’autres dirigeants séparatistes.  Selon l’ex Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, « La loi est la règle du jeu » et, malgré les incarcérations, Madrid respecte la loi ainsi que les accords entérinés avec le parlement catalan. Effectivement, d’un point de vue constitutionnel, la Moncloa (résidence du premier ministre) respecte la loi à la lettre. Pour autant, Quim Torra n’en démord pas : « Dans aucun pays de l’Union européenne, ces prisonniers ne seraient en détention provisoire pour les délits dont on les accuse », déclare-t-il avec raison.

SOUS L’AUTORITE DE LA GUARDIA CIVIL

De fait, le gouvernement espagnol tient impérativement à conserver une tutelle catalane dont il réfute la déclaration d’indépendance du 27 octobre 2017. Depuis, Madrid utilise tous les moyens légaux pour faire plier le gouvernement catalan et, comme les constitutions (espagnole et catalane) l’y autorise, ordre a été transmis à la police autonome de se mettre sous l’autorité de la guardia civil nationale, des coupes drastiques sont imposées aux finances, certains maires doivent rendre des comptes à la justice nationale et des avertissements ont été signifiés aux directeurs d’établissements scolaires qui ne respectent pas l’enseignement en deux langues : castillan (espagnol) et catalan. En outre, Madrid refuse la prise de fonction au parlement catalan de ministres incarcérés en Espagne ou en fuite à l’étranger. Enfin, la Moncloa s’oppose à la publication au  Journal Officiel de la liste du gouvernement choisit par Torra, bloquant ainsi l’exécutif régional, ce qui (si ce n’était pas le cas) lèverait automatiquement la tutelle de Madrid en application de l’article 155 de la Constitution.

POURQUOI LE ROI N’INTERVIEN PAS ?

N’oublions pas non plus que l’Espagne est une monarchie constitutionnelle. Felipe VI a le pouvoir d’enjoindre une médiation entre les deux parties jusqu’à ce qu’un accord s’en suive. La question est donc également de savoir pourquoi le roi n’intervient pas, sachant que le problème catalan est l’un des défis majeurs de son règne. Réponse : simplement parce qu’il est impossible de négocier avec des élus qui ne reconnaissent pas leur vassalité régionale et moins encore le monarque à qui ils la doivent. Le serpent se mord la queue.

Depuis la mort de Franco en 1975, et le couronnement de Juan Carlos choisi comme son propre successeur par le dictateur, les Espagnols sont davantage juan-carlistes que monarchistes. Don Juan Carlos représente la transition vers la démocratie, légitimité politique que n’a pas son fils Felipe, mais qu’une résolution salutaire du problème catalan par son entremise saurait lui offrir. Pour cette raison, la crise catalane est un (en)jeu à deux dés : non seulement régional et national, mais aussi républicain et monarchique ; car tout le monde sait ici que la sécession de la Catalogne signerait à moyen terme l’effondrement de la couronne contre laquelle se battent bien des partis politiques de gauche, prêts à jouer avec l’amputation du territoire national au bénéfice de leurs propres intérêts républicains. Hay que ver mañana ! (Qui vivra verra).

Jérôme ENEZ-VIARD

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