En plein enregistrement de son troisième album attendu pour le 5 novembre, Brieg Guerveno a bien voulu sortir du studio pour répondre aux questions de Bretagne Actuelle. Une nouvelle étape marquée par l’arrivée d’un second guitariste (Eric Cervera), la signature avec un label (Paker Prod) et donc des ambitions européennes réellement affirmées. Le tout en continuant à chanter en breton. Etrange au pays des jacobins !
Où en es-tu dans la préparation du troisième album ?
Brieg Guerveno : On a enregistré avec Eric Cervera dans son studio. On a fait les prises de voix et des pré-prod guitares début mai puis on est parti du côté de Carhaix au Tyanpark chez Yannick Reichert. Yannick fait généralement tous les disques de Pat O’may. Là, on finit les prises courant juin, le mix en juillet, le master en août. Donc on sera prêts pour la promo fin août. Une sortie de l’album est programmée pour le 5 novembre.
Une aventure que tu poursuis en auto production ?
Non, cette fois-ci c’est Paker Prod à Concarneau qui produit le disque. C’est entre autre le label de Startijenn, un groupe de fez-noz. Vu l’importance de son catalogue, il commence à diversifier sa production. Du coup ça me libère énormément. L’autoproduction c’est bien mais c’est compliqué. Ça demande beaucoup de ressources et de boulot. Et puis quand tu n’as pas les structures qu’il faut, tu n’as pas accès à certaines subventions. La diffusion, ça sera Coop Breizh et Dooweet (https://dooweet.org/fr/) qui est une agence de promotion basée à Paris. Elle fera aussi une distribution européenne via les distributeurs du type Season of Mist et d’autres.
Les deux premiers albums étaient uniquement distribués en Bretagne et en France ?
C’était par Coop Breizh donc c’est vrai que c’était beaucoup en Bretagne et je n’avais jamais eu trop la promo derrière pour pouvoir booster le truc ailleurs. Pour celui-là, en termes de budget et de promotion, c’est autre chose.
Ce qui ne t’a pas empêché de tourner au Japon !
Je l’ai trouvé moi-même. C’est une histoire de rencontres. Après on y a été qu’une fois et on ne peut pas dire qu’on a un public là-bas. On aimerait bien y retourner. C’est super d’aller au Japon ou ailleurs, mais ça coûte cher. Si tu n’as ni aides, ni subventions, c’est un peu compliqué. Pour le moment je préfère investir dans autre chose que des billets d’avions.
Au Japon, le disque était distribué ?
Non, il ne l’était pas. C’était dans le cadre de la fête de la Bretagne, c’était vraiment particulier. C’était des bretons du Japon qui organisaient une soirée et du coup on a pu avoir des aides pour y aller et les billets d’avion payés. Sinon de nous-mêmes, on n’y serait pas allé.
L’album va t-il être distribué en Europe ?
Il va être diffusé dans quelques pays Européens via un réseau de distributeurs. Tout dépend aussi de la promo, de l’offre, de la demande et des chroniques qu’on aura. L’idée du prochain album, c’est de se développer à l’étranger, de réussir à être la référence du rock métal breton à l’étranger ; car avec ma musique, je n’ai aucun avenir à me concentrer uniquement sur la Bretagne. Avec le groupe, j’ai fait les Vieilles Charrues, l’Interceltique de Lorient, j’ai eu des prix… Mais on n’enregistre pas des disques pour refaire la même chose. Je souhaite développer mon truc tranquillement, avoir une équipe… On est 4 musiciens, 2 techniciens et en tournée, on sera 6 ou 7. Ça se construit tranquillement. Le but c’est de pouvoir présenter un beau spectacle en Bretagne et si possible de sortir de nos frontières.
Le dernier album était très inspiré par Porcupine Tree. Celui-ci est accentué dans cette direction ou tu passes à autre chose ?
Il est vraiment différent. Il est beaucoup plus progressif. Il y a moins de morceaux et ils sont plus longs. On pousse une nouvelle porte. Les sonorités sont différentes, il n’y a pas d’instrument folk, aucun violon par exemple. Dans un morceau, il y a un peu de guitare folk derrière mais sinon ce n’est que de la guitare électrique. J’ai osé des choses que je n’aurais pas faites à l’époque d’Ar bed Kloz. Peut-être que je n’avais pas cette maturité de me foutre des « qu’en dira-t-on ». C’est un album vraiment dans la veine de ce que j’écoute, de ce qu’on aime jouer avec mes musiciens.
Eric Cervera est devenu le quatrième membre du groupe. Pourquoi cette « intégration » ?
Au début des maquettes, on s’est rendu compte que ça allait être compliqué pour moi de gérer le chant et la guitare, ainsi que tous les changements de son. Ça me bloquait. C’est quelque chose qu’on avait déjà constaté avec Ar bed Kloz. Il y avait des arrangements poussés qu’on ne retrouvait pas en live. Du coup ça faisait un moment qu’on se disait qu’il fallait trouver un guitariste. Ça s’est décidé en décembre. On s’est vu avec le groupe après un concert et on s’est dit qu’il fallait qu’on cherche quelqu’un dès la semaine suivante. J’ai mis une petite annonce. Et en fait j’étais déjà en contact avec Eric mais aussi avec Stéphane Kerilhuel du groupe Républik de Frank Darcel. C’est un réseau commun. On est tous amis de Saint-Brieuc. On évolue tous dans le même milieu. Mes musiciens jouent avec Stéphane dans d’autres groupes par exemple. Du coup j’ai envoyé un message à Eric, Stéphane et Aude Le Moigne qui était la guitariste de Raggalendo. Stéphane et Aude n’avaient pas beaucoup de temps. Eric ça le tentait carrément. Du coup on a fait des essais et ça l’a fait !
Du coup vous enregistrez dans les studios d’Eric Cervera ou à Carhaix ?
En fait on a enregistré à Carhaix, à Trébrivan. Mais comme on était un peu short niveau timing, je devais faire des prises de chant en juin et avec le groupe on s’est dit que faire deux semaines de studio d’affilées et ensuite enchaîner sur le chant pendant deux semaines, ça serait dur. Eric a donc proposé qu’on commence tranquillement par les prises de chant en avril. Tous les morceaux étaient prêts, pré-maquettés. Il n’y a pas beaucoup de surprises. En studio, on n’a pas réarrangé les morceaux mais on a gonflé le son.
Qu’est-ce que le chant en breton apporte aux morceaux ?
La rugosité de la langue m’est parfois un peu reprochée. Dernièrement, quelqu’un m’a dit que je devais assouplir beaucoup plus mon breton et faire fi de la prononciation de la langue pour mieux l’angliciser et l’adoucir. Et de l’autre côté, j’ai des gens qui me disent que quand je chante, on ne dirait pas que c’est du breton parce que je n’ai pas assez l’accent. Alors que quand je parle en breton, il n’y a plus vraiment de problème d’accent. Mes oncles arrivent à me comprendre ! Sauf que quand je compose, je suis face à des dilemmes de sonorité, de phonétique que je dois réussir à marier avec les spécificités de ce genre de musique. C’est un travail que je fais depuis 10 ans. Au début ça a été difficile, il n’y pas beaucoup d’exemples concrets de gens qui chantent du rock métal en breton. C’était ça la difficulté.
Est-ce que dans le monde non francophone, le breton est vu comme quelque chose d’anecdotique ?
Je pense que dans la musique commerciale et mainstream, c’est assez important et influent de chanter en anglais. Dans la musique métal et progressive, les gens se moquent dans quelle langue tu chantes. Que ce soit en français, en russe ou en mandarin, peu importe. Il y a un groupe en France qui s’appelle Alcest. Ils chantent en français et ça colle parfaitement à leur univers mélancolique et mélodique. Ils cartonnent plus à l’étranger que dans leur propre pays. La difficulté dans mon projet, c’est de faire en sorte que tout soit un peu plus homogène et que le fait de chanter en breton se justifie dans la musique et aussi avec l’imagerie que je souhaite véhiculer à côté.
Existe-t-il une scène en Bretagne sur laquelle tu peux t’appuyer ?
C’est parfois ce qui me manque. Mais en même temps, le fait d’être unique, ça apporte une certaine richesse et particularité. Quand les gens entendent Brieg Guerveno, ils savent que c’est moi. C’est ce qui fait la force de mon projet. C’est qu’il n’y en n’a pas deux comme moi. Et à l’heure actuelle, vu le nombre de groupes qu’il y a sur la toile, je pense que ce n’est pas plus mal de préserver cette particularité.
Chanter en breton est un acte militant ou c’est une approche avant tout musicale de la langue ?
Je crois que ça serait hypocrite de dire que c’est un acte essentiellement artistique. Ce n’est pas anodin de chanter en breton. C’est une langue parlée par 200 000 personnes et qui est sur le point de disparaître. Chanter en breton et pouvoir envoyer ses CD aux Etats-Unis, et avoir des retours de gens qui tiennent des radios aux Etats-Unis ou en Scandinavie ou ailleurs et qui vous disent : « Quelle est cette langue ? » ; et de leur expliquer que c’est la dernière langue celtique du continent européen… Et bien ça, ça leur parle. Les gens sont capables de comprendre ça. Le groupe islandais Sólstafir chante en islandais et il arrive à s’exporter dans le monde entier. Pourtant, c’est une langue qui est parlée par 300 000 personnes. Nous on est capable de faire exactement la même chose en mettant en avant le fait qu’il s’agisse d’une langue minoritaire. On peut chanter en langue celtique sans forcément arborer les clichés de la Bretagne et du celticisme.
Chanter en breton ouvre des portes ?
Je n’ai pas vraiment l’impression que chanter en breton ouvre des portes… Je dirais qu’elle en ouvre certaines et qu’elle en renferme d’autres. Ce qui compte, c’est la passion et le travail qu’on met dans ce qu’on fait. Chanter en breton ne fera jamais de toi un bon musicien ou un bon groupe. Un groupe ou un artiste, ça se juge sur scène et sur un album, pas sur le choix d’une langue. Je passe suffisamment de temps en répétition et derrière mon ordinateur à promouvoir ma musique pour en être conscient.
Tu as déjà joué au Hellfest ?
Non, pas du tout. J’aimerais bien un jour. Je pense qu’en plus, avec le prochain album, j’y ai ma place. Je suis dans des approches esthétiques assez rock, métal et prog. Sur ce nouvel opus, je me sens assez proche de groupes comme Ulver, les derniers Opeth ou encore Katatonia. Je ne m’en cache pas, ce sont des groupes que j’écoute et qui m’influencent aussi. Mais le gros travail, c’est de sortir de cette vision trop breizhou que j’ai pu avoir ou qu’on m’a donnée. Mon but ce n’est pas d’être l’étendard du rock en langue bretonne mais de le faire naturellement et de réussir à l’exporter. Quand on parle du militantisme, c’est une fierté. C’est ça mon accomplissement artistique. C’est qu’un jour on puisse jouer ailleurs pour ce qu’on est, parce qu’on fait de la bonne musique. Je trouve que c’est la meilleure façon de faire avancer la langue bretonne.
Donc si un jour tu vas jouer à Clisson, tu joueras en France ou en Bretagne ?
Je joue en Bretagne bien sûr !
Quel est le programme des prochains mois ?
Après la sortie du disque le 5 novembre, le grand rendez-vous c’est le 18 novembre à La Citrouille, à Saint-Brieuc, pour un concert de sortie d’album avec le groupe Klone. On est super contents d’avoir réussi à faire cette soirée là. Le but c’est d’avoir une belle release party avec le plus de monde possible. Pour la suite, on a déjà quelques dates. On est en train de monter la tournée petit à petit. Ce n’est pas facile mais ça se fait progressivement. En 2017, on veut faire un maximum de concerts. Je suis aussi en contact avec quelques suédois, on aimerait bien aller jouer là-bas. Déjà parce que l’album va être masterisé dans un studio suédois, et parce qu’on sait que notre public est là-bas.
Propos recueillis par Hervé DEVALLAN











