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Kamel Daoud et les pouvoirs de l’écriture

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Zabor ou les psaumes, Kamel Daoud, Actes Sud, 330 pages, 21 euros. Note : 3/5HermineHermineHermine
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Quand un livre commence par ces lignes, on se dit qu’on est dans de bonnes mains. « Ecrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution : écrire ». C’est Zabor qui le dit, anti-héros du roman de Kamel Daoud. Roman mais tellement plus qu’un roman. 

Plutôt un livre-somme brassant les grandes questions existentielles (La mort, la vie, l’amour, le sexe…) et brossant, implicitement, l’univers intime de l’auteur dans les années qui ont suivi l’indépendance de son pays.


Kamel Daoud (dont on avait déjà apprécié son Meursault contre-enquête chez Actes Sud) signe ici un puissant livre, grande fable poétique sur les pouvoirs de l’écriture et de l’écrivain.


Le fil conducteur de ce roman tourne, en effet, autour de la capacité de Zabor à  faire reculer la mort par ses écrits. Et d’abord la mort des gens d’un village (dont il raconte la vie dans ses cahiers quand la mort les guette), village « de peu » cerné par ses eucalyptus et ses figuiers de barbarie. Village où les femmes recluses ou répudiées n’ont pas de corps. Village où « l’innocent Zabor » (que la vue du sang des moutons qu’on égorge révulse), fils chassé par son père (grand égorgeur devant l’éternel), finalement recueilli par une tante célibataire et que l’on découvre, tout au long de ce livre, à la fois méprisé et « jalousé de tous » à cause de ses dons.


Arrive le moment où Zabor se trouve face à un véritable dilemme: arrivera-t-il (mais le voudra-t-il ?) à retarder, grâce à ses écrits, la mort d’un père honni ? Kamel Daoud n’est pas là pour nous tenir en haleine ou nous ménager un quelconque suspense mais pour nous dire – entre les lignes – tout ce que les livres et l’écriture ont pu lui apporter. « La fin du monde  pour moi, fait-il dire à Zabor, est le jour où l’on volera mes cahiers pour les éparpiller dans les rues, aux vents, comme à la sortie des écoles à la veille des vacances ».


Mais ce n’est pas la langue stéréotypée et englobante du Livre sacré – on s’en doute -  qu’il vante ici, cette langue « puissante » et « bavarde », comme il l’écrit,  et qui « comptait beaucoup de mots pour les morts, le passé, les devoirs et les interdits et peu de mots précis pour notre vie de tous les jours ».  Sans compter, ajoute-t-il, que « dans le Livre, les poètes sont moqués, soupçonnés de rivalité et d’errance ».  Non, Kamel Daoud est d’abord  là pour célébrer la liberté de l’écriture et du langage. Le pouvoir de la fiction. Et dire implicitement tout ce que la langue française a pu lui apporter, à lui l’écrivain et journaliste algérien. Ainsi fait-il dire à Zabor : « Ma découverte de la langue française fut un événement majeur car elle signifiait un pouvoir  sur les objets et les sujets autour de moi. La possibilité d’un pamphlet à l’exacte limite de la falaise ».


Kamel Daoud nous émerveille de bout en bout par la profondeur de sa pensée, sa grande exigence intellectuelle, son profond souffle poétique. C’est un appel à l’éveil qu’il lance dans ce livre (notamment l’éveil des sens), un appel à quitter tous les mondes clos. Un livre à méditer, à, ruminer, à l’aune des menaces que font peser les intégrismes religieux sur le monde. Car  pour ce qui est de l’islamisme, Kamel Daoud en sait déjà lui-même quelque chose.


Pierre Tanguy
publié le 30-11-2017

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