Le documentaire de Morgan Neville est une œuvre à la fois riche et élégante. Ce long métrage aborde en effet avec précision la question que tous les professionnels de la musique, et d’autres, se sont posés, à savoir : pourquoi lui a-t-il réussi, et pourquoi pas un autre, mais plus précisément encore, « pourquoi cette femme qui chante si merveilleusement au sein d’une escouade de choristes, qui est sexy et sympathique, n’est-elle jamais parvenue à arpenter le devant de la scène ? », donne à peu près toutes les clés pour trouver la ou les réponses, mais ne formule pas ces dernières de manière trop explicite.
Et c’est bien une des forces du film, hors le travail exceptionnel de recherche au coeur d’archives riches et touffues et au-delà des contributions de stars témoignant toute de manière avenante, que de laisser le spectateur se faire son idée.
Pour nous aider, Sting parle pudiquement de chance, il fallait être là au bon moment… Mick Jagger répond à côté et évoque le bon vieux temps, et cette formidable petite amie qu’était Claudia Linnear. On en apprend beaucoup plus par contre sur l’incroyable partie de voix de Merry Clayton sur « Gimme Shelter » (quel formidable travail sur les archives sonores et visuelles ici).
Claudia Lennear et Lisa Ficher, elles-mêmes choristes étant passées sous les feux de la rampe trop courtement, racontent la prise de risque quotidienne qu’est la vie de frontwoman, l’impossibilité de gagner sa vie de manière régulière, loin de cette sécurité que le métier de choriste leur apportait. Bruce Springsteen abonde sobrement en ce sens : être devant c’est effectivement prendre des risques, quand chaque décision devient lourde de sens puisqu’il faut tout assumer de plein fouet, sans protection.
Alors ce serait ça la raison ? Ces filles n’ont pas su prendre de risques ? Ont manqué de chance ? C’est un peu de ça, mais pas seulement. Et c’est Stevie Wonder qui lâche le morceau finalement, « elles n’ont pas su être elles-mêmes, avoue-t-il. »
Pas suffisamment de personnalité alors ? Manque d’un penchant narcissique, comme d’autres l’ont insinué ailleurs dans le film ? Manque d’envie profonde ? Cela pourrait être la raison principale.
L’autre manière de lire ce constat assez dur finalement c’est, quand on écoute parler et chanter ces filles et ces quelques garçons passés maîtres dans la mécanique de l’harmonie ou dans l’art « d’entrer dans le monde du lead singer », de se dire qu’ils ont effectivement l’air trop sympathiques (sans que ce soit du tout péjoratif), trop amoureux de la Musique, pas assez calculateurs pour être des « divas ».
Pourtant Darlene Love, la voix cachée de la plupart des tubes soul produits par Phil Spector dans les années 1960, va faire mentir la malédiction. Elle qui faisait des ménages après l’insuccès de ces productions solo entend une des ses chansons passer à la radio pendant qu’elle récure une salle de bains. Elle se dit : « ma place n’est pas ici », repart pour New York et réussit quelques mois plus tard, à près de soixante-dix ans, un come back sur le devant de la scène.
Au final, si la « bonté » met ici du temps à payer, la leçon d’humanité apportée par ces « choristes », version américaine, est bouleversante.
« Twenty feet from stardom » de Morgan Neville avec Darlene Love, Merry Clayton, Lisa Fischer, Judith Hill, Bruce Springsteen, Bette Midler, Sheryl Crow, Mick Jagger, Sting et Stevie Wonder












